lundi 19 janvier 2026

"Pirateries", de Samuel Moussalli

 


Publié par les Éditions Æthalidès, dans la collection "Le Zeste bleu", "Pirateries", de Samuel Moussalli, comprend des poèmes en vers, pas si irréguliers que ça, c'est dire si cette poésie n'est pas ordinaire !

En effet, ces vers-là font confiance à la musique, tout particulièrement. Rythmés, souvent courts, ils se lisent, mais s'entendent également.
Ainsi, le vocabulaire utilisé, quelques néologismes, des mots familiers, quelques lieux ensoleillés nous font partir en voyage pour pas trop cher.
L'auteur, avec son "je", donne vraiment l'impression de voyager très loin sans quitter son siège. 

Il n'en demeure pas moins que les poèmes de Samuel Moussalli sentent l'aventure à plein nez. Même quand le monde semble s'écrouler, comme dans le poème "Zion", le poète rigole encore.

Ainsi, le ton des textes publiés ici est résolument fantaisiste. Toujours fantaisiste ? Non. À deux ou trois reprises au moins, la gravité s'invite en douce, comme à la fin de "Ombre", reproduit ci-après. Des moments troublants, qui se remarquent d'autant plus.

Extrait de "Pirateries", de Samuel Moussalli :

"Ombre

Je me tape
en stop
toute la terre
et le stock
des mystères
avec le smile
de la Joconde
je lève le pouce
et mange les miles
des mappemondes,
steppes et brousses

j'enquête
aux limites
du soleil nacré
et des sept planètes
je dévore
le nombre d'or
et les chiffres sacrés
des architectes
de Louxor
je scrute
les mythes
des sectes 
masquées

Au large
des lunes
de Netzah
j'aborde
les forges
du Quetzal
et décode
les présages
gravés
en marge
des quatre sphères
et sur les pages
des dix étages
de l'Univers
jusqu'à Kether

Pour trouver tout en un
en parfaite harmonie
je suis
sans trêve
le rêve
de l'alchimie…
mais n'est-ce pas lui
qui, comme une ombre,
me chasse et me poursuit ?"

L'image de couverture est de Robin Fougeront, ainsi que les illustrations des pages intérieures.

Si vous souhaitez vous procurer "Pirateries", de Samuel Moussalli, qui est vendu au prix de 16 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.aethalides.com/produit/pirateries/

jeudi 18 décembre 2025

"Le charabia des chauves-souris", de Julie Cayeux

 


Publié par l'Atelier de l'agneau éditeur, "Le charabia des chauve-souris", de Julie Cayeux, ne dévoile pas, à travers son titre, de thème apparent. Pourtant, à la lecture, ce dernier n'est pas caché.

En effet, tout au long de la succession de ces textes en prose d'une page, les instants qui précèdent et les jours qui suivent la mort du père sont décrits en détail.

"La charabia des chauves-souris" n'est pas pour autant un livre réaliste. Sa caractéristique principale me semble être un mélange qui n'a pas entièrement pris (et tant mieux, justement) entre des phrases de tous les jours et d'autres phrases à plus forte teneur poétique, qui déraillent de cette droite ligne de la logique. Et ça déraille vite, sinon, ça serait terne. Mais ça ne déraille pas tout le temps, sinon, ça deviendrait gratuit.
Derrière cette légèreté des mots qui ne demeure pas prisonnière d'un carcan de rationalité, la douleur demeure : le chagrin de la perte de l'être aimé, comme une évidence, exprimée avec finesse.

Extrait de "Le charabia des chauve-souris", de Julie Cayeux :

"Le lendemain de sa mort, la douleur coagule à l'intérieur de nous. À travers les miroirs, les reflets s'épaississent. La cervelle fonctionne au ralenti, le corps n'a plus la moindre énergie. Ce qui arrive alors dans le salon n'a pas d'explication. Mes pieds sont soudain perforés par un souffle joyeux, une respiration curieuse qui transperce ma douleur? On dirait qu'un gloussement de mon père s'est engouffré à l'intérieur de mes chaussons. De toute évidence, les courants d'air ne peuvent pas chatouiller les pieds des vivants si les fenêtres sont fermées. Est-ce qu'un reflux mystique peut prodiguer une telle jubilation ? Ou est-ce que la douleur a mangé ma raison ? J'éprouve une sorte de vertige à l'idée qu'un truc cloche. Mon père a toujours raffolé des pitreries, c'était sa façon à lui de tenir le coup. Durant des années, nous avons sonné aux portes et nous nous sommes enfuis en riant Il n'était pas du genre à rester sage et il pouffait comme un gamin. Alors s'il est possible pour lui de nous faire un petit salut, je sais qu'il va le faire. N'est-ce pas que c'est un signe, la chauve-souris ? Je n'ai pas pu imaginer ce frisson compact, indocile? Il a suivi sa propre trajectoire, n'est-ce pas ? La bestiole marmonne une sorte d'acquiescement. Le réel se dissout en arrachant des filtres, ces buvards gris qui nous cloisonnent, éloignent les défunts des vivants."

Si vous souhaitez vous procurer "Le charabia des chauves-souris", de Julie Cayeux, qui est vendu au prix de 18 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : https://atelierdelagneau.com/fr/hors-collection/308--julie-cayeux-le-charabia-des-chauves-souris-9782374280943.html

lundi 8 décembre 2025

"Né de la première pluie", de Luc Marsal

 




Publié dans la collection Le metteur en signe par les Éditions Unicité, "Né de la première pluie", de Luc Marsal, est un recueil de poèmes en vers libres, divisé en trois parties.

Si la première partie, intitulée "Né de la première pluie" et donnant son titre au livre, renvoient au passé, les deux suivantes, intitulées "Dans les terres oubliées" et "Je sens l'humain à plein nez", se situent dans le présent.

Et si "Né de la première pluie" dresse le bilan des premières années d'existence, le lecteur de ce livre comprend assez vite que tout est toujours à recommencer (dans l'absolu), que l'expérience n'aide guère au bonheur (d'où le titre du livre).

À cet égard, "Dans les terres oubliées" évoque un lieu, tandis que "Je sens l'humain à plein nez", traite plutôt du rapport aux autres.

Le trait principal de ces deux parties est qu'elles montrent l'insatisfaction du "je". Cela me semble être un trait commun aux autres textes publiés de Luc Marsal que j'ai pu lire.

Avec "Dans les terres oubliées", pas de poésie paysagère. C'est bien l'homme qui semble se ramasser au milieu de ce décor rural, pas pour mordre les autres, non, mais plutôt pour affronter la réalité. Même chose avec "Je sens l'humain à plein nez".

Avec Luc Marsal, la perfection de l'âge adulte, cette soi-disant victoire, n'existe pas. Quant au style, je retrouve ici ce sens des formules, propre à leur auteur, ce qui contribue à la puissance d'évocation des poèmes publiés ici.

Extrait de "Né de la première pluie", de Luc Marsal :

"Je sens l'humain
à plein nez

Je vois les gens de l'intérieur
par leur sang qui s'écoule
les pieds tournés
vers leur passé

Je les regarde pousser dedans
la peau fouetté par le hasard
avec leurs têtes d'enfants
dépassant de la nuque
un cri sur la poitrine

Je les prends contre moi
dans mes bras de poussière
mon oreille de coton
sur les plaies entrouvertes
emportant les remords
et leurs vaines prières

Je mange leurs colères
leurs blessures et leurs doutes
je suis moi et les autres
un métis imparfait
fatigué - mais humain"

La préface de "Né de la première pluie", de Luc Marsal est de Marc Alexandre Oho Bambe. La quatrième de couverture est d'Anne de Commines, directrice de la collection "Le metteur en signe".

Si vous souhaitez vous procurer "Né de la première pluie", de Luc Marsal, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-unicite.fr/auteurs/Luc-Marsal/ne-de-la-premiere-pluie/index.php

samedi 6 décembre 2025

"Plein les poches", d'Annie Hupé

 


Publié par la collection Polder de Décharge, "Plein les poches", d'Annie Hupé, constitue un répertoire personnel.

En effet, chaque section de ce recueil est la déclinaison d'une lettre de l'alphabet, présentée tout d'abord en introduction, avant d'être variée en plusieurs poèmes.

La caractéristique principale de l'ensemble de ces poèmes est qu'ils constituent un jeu virtuose avec les mots. Sauf que ce jeu est plus subtil que mon premier constat : il s'agit plutôt d'un jeu entre le chat et la souris. Ou plus exactement : entre la contrainte et la liberté.

En effet, par exemple, si ces poèmes ont tous pour titre un mot dont la première lettre renvoie à cet alphabet, chaque poème contient un nombre de vers variables : sept, huit, dix ou… trois.

Autre exemple : si ces poèmes semblent tous comporter treize syllabes, ils ne sont pas rimés. Et les mots qui les composent ne sont pas forcément remplis de la lettre qui les singularise.

En définitive, la contrainte la plus visible est finalement la présence de… virgules, qui rythment impeccablement le vers en sections de deux à quatre mots. Ce balancement dont on oublie parfois qu'il participe fortement à la régularité d'une poésie…

Quant aux choix des mots et des thèmes qui émaillent ces poèmes, ils relèvent tout droit de la sensibilité de l'autrice : noms communs, mais aussi, noms propres, de lieux, notamment.

Il y a enfin, dans ces textes, un sens aigu de la fronde.

Extraits de "Plein les poches", d'Annie Hupé :

 
"       Kant

De Worms à Zoug, quel joyeux charivari ! Bof ! Potin
qu'un juste de Königsberg méprise - chef en éveil,
farouche critique du dogmatisme bavard. Je plie
favorable au galop chimérique des Jacobins.

        Querelle

Fleuve impur, chargé d'injures où tremble
déjà - voix de coq agressif, le pénible déchirement.
Flash bavard, mots galopant jusqu'aux cris
(mauvaise pêche quand les fables jappent, cognent)
- jusqu'aux poings ? Parfois… vlan ! Maudit cabochard !
Coup abusif, choqué je me garde d'intervenir
chaos d'images fiévreuses. J'abdique, point.
Jour qui naît pur a chauvi, moisi, fada global.

        Femme

Jacinthe mauve, angélique des bois, tu prends
jour au maquis touffu, vibrant du prochain glas.
Jeune Parque ou figure instable de chair vive
réjouis la plèbe inquiète des friches vagues
qu'assombrit - charbon sans profit - un jais virginal. "

La préface de "Plein les poches" est d'Alain Wexler. L'image de couverture est de Claudine Goux.

Si vous souhaitez vous procurer "Plein les poches", d'Annie Hupé, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-208.html

jeudi 4 décembre 2025

"Neurones miroirs", de Julien Boutreux

 


Publié par Décharge dans sa collection Polder, "Neurones miroirs", de Julien Boutreux (auteur que j'ai édité par ailleurs au Citron Gare en 2019) est un recueil divers par la forme, mais constant par le fond.

En effet, côté forme, plusieurs poèmes très courts côtoient des proses de plusieurs pages.
Côté fond, ce pourrait être des textes de révolte, mais ça serait trop facile. Trop inutile aussi sûrement.
La gravité traverse donc ces poèmes ou proses, mais surtout l'impassibilité. L'observateur de chaque situation montre que tout passe : les corps dans le miroir, les aspirations, envies, tout comme le temps. Son identité d'humain enfin, qui se fait fuyante.

Autre dénominateur commun : la solitude de la condition humaine, cette vieille compagne, même apaisée, qui est suggérée tout le long du recueil.

Densité, concentration : ce sont les mots qui me permettent de qualifier le mieux le style de ces textes : cependant, dans leur apparente simplicité, et malgré la certitude que rien ne se cache derrière, on dirait que quelque chose cherche encore à s'échapper. Satanés "neurones miroirs" : décidément, un très beau titre !

La préface est de Jean-Marc Proust, et la couverture est une encre de Christophe Lalanne.

Extraits de "Neurones miroirs", de Julien Boutreux :

"Mur aveugle

si je regarde le mur
je deviens le mur
et ce qui me passe par la tête
se jette par la fenêtre"

"Reste

aujourd'hui encore je me demande
ce que tu cachais dans ta main blanche
de feuille d'os de terre humide
dans ton poing fermé serré comme des dents
contre ta paume de chair de muscles de nerfs de sang
ta main d'ombre que tenait-elle dis-le moi
tandis que je cherchais partout ce peu de sable que
par inadvertance j'avais laissé s'écouler de ma bouche"

Si vous souhaitez vous procurer "Neurones miroirs", de Julien Boutreux, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-207.html

lundi 24 novembre 2025

"Cher Ulysse", de Nicolas Pineau

 


Publié par les Éditions Aethalidès, dans la collection Le Zeste bleu, "Cher Ulysse", de Nicolas Pineau, est un recueil de lettres adressées par Calypso à son cher "Ulysse".

Pour la mythologie officielle, Calypso est la reine mythique de l'île d'Ogygie, où elle vit entourée d'autres nymphes. Dans le poème L'Odyssée d'Homère, elle recueille Ulysse après son naufrage et tombe amoureuse de lui.

Ainsi, vu leur thème, un parfum d'éternité ne peut que flotter dans ces lettres. 
L'auteur en profite pour glisser une poésie subtile dans cette forme prosaïque qui sert de dialogue aux amoureux. Sauf qu'ici, la communication ne va que dans un seul sens.

Maintenant qu'Ulysse est reparti et qu'il est même mort, Calypso continue de lui écrire. Elle lui pardonne son départ, le fait notamment qu'il n'ait pas voulu être éternel.
Et ce ne sont pas les visites d'Homère, ce poète bavard et maladroit, qui changeront le ton de ces lettres.
Leur détachement donne à ce texte tout son prix.
Nicolas Pineau explore donc les à-côtés moins spectaculaires d'une légende bien connue. Grâce à Calypso, il rend un hommage perpétuel à Ulysse, ce premier humain.

Extrait de "Cher Ulysse", de Nicolas Pineau :


"Cher Ulysse

    Les nymphes font ce qu'elles peuvent pour me distraire. Petit matin, à l'aperçu d'un écureuil, un peu de roux de ta barbe. Et puis chacun des doigts de ta main blanche. Les veines aussi, affleurant.

   Pourquoi n'y-a-t-il pas de catalogue des hommes ? J'y pourrais consigner les traits de ton visage, une cicatrice pour l'aventure peut-être même. On ne serait pas parti pour rien. N'est-ce pas, Ulysse ? Ou bien ?

    Et puis après tout que m'importe. Sache cela. Tu n'es pas homme pour moi; tu es l'humanité."

L'image de couverture est un Cratère noir à figures rouges, du VI-IVe siècles avant Jésus-Christ (du musée archéologique de Paestum, Italie).

Si vous souhaitez vous procurer "Cher Ulysse", de Nicolas Pineau, qui est vendu au prix de 17 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.aethalides.com/produit/cher-ulysse/

lundi 10 novembre 2025

"À moins que Marseille", d'Anne Barbusse

 



Publié par les éditions Milagro, "À moins que Marseille", d'Anne Barbusse est un livre-puzzle.
En effet, sans privilégier une forme d'écriture (proses comme poèmes en vers libres sont représentés), l'autrice fait le tour des principaux quartiers de Marseille : Belsunce, Belle de mai, Cannebière, Conception, Estaque

Pour mes yeux de lecteur, le chaos des grandes villes n'a rarement été aussi bien représenté, et tout particulièrement le chaos d'une ville comme Marseille, qui ne ressemble à aucune autre, je le sais déjà.

Une des particularités essentielles de "À moins que Marseille" est qu'il décrit en détail l'aménagement urbain, et surtout le bordel en résultant. Malgré tout, semble se dessiner une fascination pour cet emmanchement urbanistique. 

Le lyrisme du style se manifeste par l'ampleur des textes, leur flux, même s'il s'agit d'un lyrisme froid, dans lequel le fourmillement du réel est avant tout recherché. Ainsi, les descriptions qui en résultent se préoccupent constamment de coller à cette réalité.
Pour dire autrement les choses, les images, ici, ne sont pas imaginaires, elles sont inspirées par l'usage de la vue et expriment l'essentiel (qui n'est pas souvent exprimé).

S'intercalent également dans ces pages des passages autobiographiques (accouchement à Marseille, par exemple), des réflexions sur l'apparente sécession totale de Rimbaud à sa mort avec la poésie ou sur le statut de l'artiste.

Le constat d'arrivée est globalement négatif. Difficile de distinguer en effet une preuve de progrès dans ces additions de matières au détriment de l'humain. Sans compter la pauvreté effroyable qu'elle charrie.
Néanmoins, Anne Barbusse semble appeler de ses vœux une manière de s'en sortir. Une tentative de synthèse, à mener par l'artiste, justement ?

"À moins que Marseille" est abondamment illustré par les photographies d'Adèle Nègre (dont l'image de couverture). 

Extrait de "À moins que Marseille", d'Anne Barbusse, ce fragment, tiré de "à la va-vite d'Aubagne à l'Estaque" :

"maisons d'armateurs tels phares déflorés
entre autoroute et hangars industriels de tôle tâchent
de faire bonne figure avec façades sculptées toits pointus
grandes
dames des siècles passés aux friches aux
quatre-voies dressées dans les zones commerciales industrielles
comme tours témoignant de la mer
seul commerce mer du milieu notre mer
maisons d'armateurs regardant vers la mer
puis autoroutes striant les terres ne regardant
que bitume/vitesse
hors sol l'autoroute
demeures ancrées dans la mer obsolète
objets d'art sans le dire massacrés
d'autoroutes conquérantes - qui regardera depuis les toits
voiles blanches ou noires départs arrivées de paquebots salés"

Si vous souhaitez vous procurer "À moins que Marseille", d'Anne Barbusse, qui est vendu au prix de 19 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://milagro-editions.com/livres/amoinsquemarseille/