lundi 27 juillet 2026

"Pour que le désir des confins jamais ne s'épuise", de Mathieu Groffe

 

Publié par les éditions Æthalidès, dans sa collection Le Zeste bleu, "Pour que le désir des confins jamais ne s'épuise", de Mathieu Groffe, est un recueil de proses poétiques.

Ce qui surprend tout d'abord dans ce livre, c'est l'originalité de ces textes, qui vient de leur déroulement à peu près imprévisible, entre style narratif, purement poétique, voire parfois plus philosophique.

Ensuite, il y a la volonté très forte du poète voyageur (en Autriche, Slovaquie, Slovénie, Italie, Hongrie) de saisir l'ambiance de tout un monde, dans sa vastitude, à partir de détails saisis parfois de loin. Cette manière d'écrire semble être celle d'un peintre pur, qui se placerait dans la continuité des "Illuminations" de Rimbaud, même si ici, l'humanité prend le pas sur les choses.

Chaque prose comporte un titre objectif - le nom de la ville visitée - et un sous-titre très poétique, par exemple : "La cicatrice dans l'âme qui produira la lumière que je veux", sorte de synthèse du texte.

Ainsi, ces morceaux excèdent très largement l'exercice descriptif, et encore davantage la courte vue d'un touriste pressé.

Il y a surtout rencontre avec les personnages du paysage sur lequel l'auteur s'attarde, représentés avec leur bonheur, mais aussi avec leur bonheur. Ces derniers s'expriment et dialoguent, délivrant ce qui ressemble à une leçon de vie, comme s'il s'agissait du fruit de l'esthétique du lieu.

Les proses de "Pour que le désir des confins jamais ne s'épuise", comme leur titre l'exprime, célèbrent, en définitive, la liberté du voyageur ou de l'autochtone, une manière intense et lente, à la fois, de vivre les choses, à l'inverse du consumérisme majoritairement actuel.

Extrait de "Pour que le désir des confins jamais ne s'épuise", de Mathieu Groffe :

MUNICH

L'iris jaune et noir

Un homme aux yeux jaunes et noirs sous les toits bavarois gris et luisants
Dessine la vendeuse de figues manipulant ses mauves orbes en sifflotant.

L'artiste observe la maison avalée par le lierre - âme rampante -
Écoute le bruit coupant des pneus sur les routes ruisselantes.

Suivre la direction offerte par les feux verts jusque chez un vendeur de parapluies
Puisque, peu importe le chemin entrepris, l'arrivée est la fin, mais pas le but dans une vie.

Notre graveur songe au creux d'un fauteuil de théâtre rococo et désenchanté,
Ce théâtre à la fleur non éclose dans un pot recollé à l'entrée.

Il imagine les hanches environnantes de la harpiste et les ondes de sa voix épousant les voussures du boudoir
- De salle en salle, une course ravie pour une autre plus précieuse que les rois sous cette tapisserie pistache, il y a six siècles de cela un soir.

Puisque chacun cherche un regard régénérateur sur soi-même, marmonne-t-il vers l'atelier, et que personne ne voit nos frissons, nos fissures, nos froissures, nos blessures et se figure universel et vrai.
Il faut oser vivre seul et fort pour reconquérir ses rendez-vous ratés.

L'ambiance pâle et souffreteuse des musées,
Cette jeune femme au parfum frais qui vola mes yeux où poussait une idée d'oliveraie.

À cet instant, une entremetteuse de rêves passe au conservatoire contemporain:
Voilà le vrai artiste, jaune, fermant le carnet - arrachons-là tout simplement à nos destins."

L'image de couverture et la première page, colorisés par l'éditeur, représentent une "Carte de l'Europe", datant de la seconde moitié du XIXe siècle. Atlas italien. Stabilimento Civelli, Milan, 

Si vous souhaitez vous procurer "Pour que le désir des confins jamais ne s'épuise", de Mathieu Groffe, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://aethalides.com/produit/pour-que-le-desir-des-confins/

"Autoportrait en ladre", de Pierre Andreani

 

Publié par les Éditions Contre-Sort, dans la collection Cheval de Mine, "Autoportrait en ladre", de Pierre Andreani, est une suite de poèmes brefs en vers libres, eux-mêmes très courts.

Paradoxalement, il s'agit d'un livre dans lequel les divisions sont plutôt nombreuses : pour cinquante pages de poèmes, trois parties elles-mêmes divisées en deux sous-parties, avec des strophes, parfois, d'un seul vers.
Dans cette observation à première vue formelle, je vois une caractéristique de fond. Comme si l'auteur voulait absolument restreindre, émietter la matière de sa parole.

Ainsi, j'ai, avant tout, beaucoup aimé lire "Autoportrait en ladre", pour la concentration des poèmes, en même temps que la richesse des mots, qui peuvent être aussi en anglais, comme dans une chanson. 
Ces textes résistent et me résistent.

D'ailleurs, "Autoportrait", est bien le titre qui résume ce recueil, "ladre", étant le terme en vieux français qui désigne "lépreux". Effectivement, il s'agit ici d'un autoportrait sans concession, qui semble appartenir à un "je" maudit.

Pierre Andreani écrit comme il (se) griffe. Il ne cherche pas à embellir les choses et les autres (portrait réaliste d'un monde surtout rendu hostile par son indifférence), et partant de là, c'est aussi le "je" qui sort éclaboussé par la simple graphie des caractères.

En résumé, "Autoportrait en ladre" présente une exigence de style et de vie plutôt rare en poésie, qui semble se rire des compromis.

Trois extraits de "Autoportrait en ladre", de Pierre Andreani :

"mémoire sérielle
s'ampute de ton ombre

flottant et m'enroulant
autour d'un massif d'orpins roses
songeur préméditant

lumières trop lourdes de cet affront
général
iris heurté et dont la couleur passe"

*

"le monde est plein
il est empli de vermisseaux
contentés, ébahis

tout un palais nocturne
avec du lièvre au déjeuner
de la pintade en mortadelle
pour le dîner aux chandelles

meurtriers
dans leurs plastrons humides
les cheveux dressés sur le crâne"

*

"vous, les fantômes, y logez
vertueux sachant le merveilleux

riez-vous lorsque vous savez ?

est-ce drôle ?
est-ce tragique ?
d'observer le mystère dévoilé ?

et sans corps, est-ce mieux ?
la douleur, est-ce une amie ?"

La couverture est de "Hedy Pia.

Si vous souhaitez vous procurer "Autoportrait en ladre", de Pierre Andreani, qui est vendu au prix de de 13,30 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://contre-sort.fr/autoportraitenladre

"Sonné d'Amérique", de Florent Toniello

 

Publié par Lisière éditions, "Sonné d'Amérique", est un recueil de sonnets (ces poèmes de quatorze vers en tout, divisés en deux quatrains puis deux tercets) de Florent Toniello.

Comme son titre le suggère en partie, il s'agit de la chronique d'un voyage de un mois, effectué par l'auteur, à New-York et au Canada.

Ce qui séduit d'emblée dans ce livre, c'est le ton alerte employé pour décrire les lieux visités. C'est aussi la précision des descriptions qui est offerte au lecteur, plutôt plus utile que certains guides de voyage.
D'ailleurs, Florent Toniello évoque également les périodes de transit, les invitations reçues, façon de rendre hommage à ses hôtes, et tout particulièrement la mémoire de Pierre Joris, auteur récemment disparu.

Bref, la variété est au rendez-vous de ce périple : depuis les incontournables (Empire State Bulding, Mémorial du 11 septembre, statue de la Liberté, chutes du Niagara) jusqu'à des endroits ou manifestations plus confidentiels : certains musées, expositions, lectures poétiques, j'ose le prétendre, me croyant en France, quoique...)

Bien qu'assonancés (les sons en bout de vers riment, mais pas les syllabes), bien qu'irréguliers au sens de la poésie classique (nombre de mots se retrouvent coupés entre deux vers : hérésie !), ces "sonnés" sont très rythmés. Ils sonnent effectivement bien ! 
Le fait que Florent Toniello n'hésite pas à utiliser des mots anglo-saxons (ceux des pays visités, pardi !) ajoute évidemment de la couleur et de la vie à ces textes.

Extrait de "Sonné d'Amérique", de Florent Toniello :

"L'avant-garde & le vain

Soudain au milieu de l'Hermétique Carto-
graphie de John Zorn pointe une partition,
une croche plantée pour un piano solo,
un si bémol unique pour l'Invention

of One Note. C'est de lui l'opus vingt-huit,
mêlé à des peintures, des dessins, des é-
couteurs où l'on peut goûter un peu sa musique,
dans ce Drawing Center de Soho visité.

Contraste éprouvant des rumeurs de Chinatown;
collé sur un poteau de lampadaire, trône
un autocollant qui vante un proche concours

de sosie de Timothée Chalamet. Ainsi
branlent entre opposées polarités nos vies:
l'avant-garde & le vain disputent notre amour."

Les photographies (dont celle de la couverture) sont de l'auteur et de Céline Delayer.

Si vous souhaitez vous procurer "Sonné d'Amérique", de Florent Toniello, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site des éditions : https://www.lisiere.com/sonneda/

dimanche 28 juin 2026

"À l'écoute des bêtes", de Catherine Andrieu

 
Publié par les Éditions Sémaph(o)re, dans la collection Cahier Nomade, "À l'écoute des bêtes", de Catherine Andrieu, regroupe à peu près deux tiers de proses, et un tiers de poèmes en vers libres.

Lors de ma lecture, j'ai surtout été sensible à la partie en prose, à ces réflexions de l'autrice sur le monde qui nous entoure, ou plutôt dans lequel nous sommes immergés jusqu'au cou.

Catherine Andrieu, dans "À l'écoute des bêtes", me persuade de l'existence d'une transcendance, de ce quelque chose qui existe au-delà des apparences. S'il ne s'agit pas ici d'une croyance religieuse, mais simplement de l'exercice de l'intuition.
Je dois avouer que cette prise de risque, presque folle, me change du matérialisme courant, y compris en poésie. Cette confiance, qui me semble plutôt rare, me semble valoir la peine d'être accordée.

D'ailleurs, lorsque Catherine Andrieu, au cours de ses réflexions, approfondit sa relation avec les bêtes, elle ne fait pas preuve d'idéalisme exagéré, mais décrit très précisément le rapport qui la lie aux bêtes, et plus particulièrement, aux chats. Même si nous ne savons pas ce que les bêtes savent, nous ressentons qu'elles savent quelque chose. Et c'est déjà beaucoup.

Extrait de "À l'écoute des bêtes", de Catherine Andrieu :

"Les philosophes ont longtemps nié la sensibilité des animaux, puis ils l'ont admise à reculons, dans le cadre d'un discours utilitariste ou compassionnel. Mais l'expérience me dit autre chose : elle me dit que Lune sait. Elle sait sans les mots. Elle sait comme savent les pierres, les arbres, le vent. Mais avec une attention, une acuité, un soin qui relèvent de l'amour. Oui, de l'amour - non pas tel que nous le romantisons, mais tel qu'il se vit, dans le partage quotidien d'un même souffle.

Le matin, elle me suit dans les pièces sans bruit. Elle ne réclame pas. Elle se tient là. Elle inscrit une constance dans mon errance. Et le soir, quand je m'allonge dans l'ombre de la mer, elle revient, se pose contre moi, me redit : je suis là, tu peux dormir.

Dans cette simple phrase non dite, il y a le monde entier. Tous les exils abolis. Toutes les blessures versées.

Je n'idéalise rien. Lune n'est pas parfaite. Elle est libre. Parfois elle m'ignore, parfois elle m'éloigne. Elle ne m'appartient jamais. Mais cette liberté là, cette distance qu'elle pose sans cruauté, est la condition même de notre amitié. Elle m'enseigne à ne pas retenir. À aimer sans serrer. À être là sans dévorer.

Ce que j'écris là n'est pas une déclaration d'amour. C'est un acte de pensée. Car il me semble qu'en vivant avec Lune je découvre autre chose que l'attachement : je découvre une possibilité d'être au monde autrement, hors des catégories humaines. Elle m'aide à habiter cette région fragile où je ne suis ni sujet ni objet, mais souffle, vibration, animal parmi les animaux.

Alors, quand je dis que je vis avec une chatte, je dis aussi que je vis avec la part de moi qui a survécu. Celle qui n'a pas cédé. Celle qui attendait, depuis longtemps, une caresse sans prix, un regard sans jugement. Celle que Lune, sans l'avoir cherchée, a réveillée.
Et c'est pour cela que je l'aime. Non pas comme on aime un être. Mais comme on aime le retour du printemps."

L'illustration de couverture est de Catherine Andrieu.

Si vous souhaitez vous procurer "À l'écoute des bêtes", de Catherine Andrieu, qui est vendu au prix de 16 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://maisondelapoesie-quimperle.fr/editions/

samedi 27 juin 2026

"Fides", de Xavier Frandon


Troisième recueil de Xavier Frandon publié aux Éditions du Cygne, après "L'adieu au Loing", que j'avais édité à l'enseigne du Citron gare, "Fides" prolonge les textes précédents de l'auteur, avec notamment ses références chevaleresques aux jeux de rôles.

Plus particulièrement, le mot "Fides" signifie la "déesse censée représenter la bonne foi, le respect de la parole donnée, l'honneur " (dixit Wikipédia).

C'est dire si ce recueil de poèmes se teinte d'inactuel. Car "Fides" paraît être bien démodée, aujourd'hui.
Les poèmes de Xavier Frandon empruntent d'ailleurs leur formalisme au passé. Ici, ce sont résolument des vers qui sont écrits, et non des proses découpées en vers.
De plus, les vers sont découpés en strophes souvent régulières (quatrains). Cette régularité est néanmoins trompeuse, car si les textes finissent par paraître rimés, ils ne le sont pas.
Donc, fond et forme perpétuent une valeur mythologique et une métrique plutôt classique.

Cela ne signifie pas pourtant que ces poèmes ne traitent pas de notre époque. Ils posent, me semble-t-il, la question de la valeur de la fidélité, notamment dans le monde du travail. La loyauté exigée par dessus tout n'y est pas si étrangère, malgré les apparences et l'hypocrisie ambiante. Ainsi, l'antiquité et le Moyen âge influent encore sur les relations professionnelles actuelles. Bien souvent, la valeur primordiale est l'obéissance.

"Fides" ne s'arrête pas au monde du travail, mais traite également de la fidélité au passé (anciens amours, souvenirs, lieux connus).
Et au-delà de la fidélité, c'est la nostalgie qui surgît.

Extrait de "Fides", de Xavier Frandon :

"Les oiseaux vont d'eux même dans des cages,
Les herbes folles s'assagissent, ne poussant plus
Que bien en ligne dans des parterres choisis,
Les chiens portent eux-mêmes leur laisse dans la gueule

Chacun se limite au mieux en ses actions,
Dans des vasques lisses de la conformité.
Pas de séduction, une froide méfiance
Est imposée par la loi, les alliances
Se forment avec des alliés, quant au reste,
Les risqués s'imposent, marchent dans les idées.
Ah ! Les idées aussi deviennent risquées,
Dangereuses, cyanure des proximités.

Les roses se laissent attacher sur des treilles,
La pelouse se rase dans des tailles conformes,
Il est strictement interdit de s'y coucher.
Les chats ne sortent plus autant la nuit,

Chacun sa cage, chacun son cerce où tourner,
Son petit chez soi dans la limite des amis;
En cette heure du monde où chacun
Préfère les interdits aux libertés,
Les gens commandent à leurs corps de les garder,
Chacun fidèle à ce qui le rassure,
À ce qui le protège l'artificiel de ses idées
Aide l'amour-propre, est loyal à son règne.

Les chiens sont de l'orgueil promené en laisse,
Les enfants ne vont plus autant par les rues,
L'eau s'embouteille, le vent se circonscrit
Le soleil est risque, la terre est frontière.

Pliés en deux sous des frustrations,
Chacun se rassemble dans ses convictions
Et, si elles sont attaquées, chacun alors
Se fait véhément, défendant des principes
Empêchant les oiseaux de voler.
Les chats sont sur les balcons,
Les chiens ne mordent plus,
Les oiseaux se cognent dans la cage."

L'image de couverture est de Marc Bergère.

Si vous souhaitez vous procurer "Fides", de Xavier Frandon, qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-fides.html

dimanche 26 avril 2026

"Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron

 


Publié par "Décharge / Gros Textes", dans la collection Polder, "Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron, est un recueil de poèmes en vers libres.
D'emblée, lisant ce recueil, j'ai fait comme s'il ne constituait qu'un seul et même poème ininterrompu, en dépit des sauts de pages qui expriment le contraire.
C'est que, pour moi, ces poèmes constituent les épisodes inséparables d'une seule et même traversée aventureuse et étonnée de la réalité qui entoure le poète.
Une constante évidente à ce sujet : le fait que la deuxième personne du singulier soit toujours employée, ce "tu", distanciation, mais familière, ce compagnonnage avec soi pour mieux affronter l''extérieur.
Si l'incompréhension peut exister, on ne doute pas que le sujet de ce texte se sortira de toutes les embûches car en fait, il n'arrête pas d'agir (c'est quelqu'un qui travaille : "l'horrible travailleur") et de réagir à son environnement, prônant malgré lui l'adaptation aux circonstances.
L'élément déclencheur de cette traversée semble être un arbre, qui apparaît dès le début du texte. 
Ou bien est-ce que le texte a déjà commencé à commencer, dans son immédiateté, avant qu'il ne soit écrit, c'est à dire beaucoup avant ?
C'est possible, après tout. "Tu t'excuses comme un arbre" est réjouissant car il montre toute les marges de manœuvre dont un homme peut disposer.

La préface de "Tu t'excuses comme un arbre" est signée Tristan Garcia.
L'illustration de couverture est de Simon Jacquard.

Extrait de "Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron :

"Tu prends les choses et tu fais mal les choses

tu les tires
tu les sors
de travers
au travers de toi
tu te transperces des choses

tu as le sentiment
qu'on comprend de travers
tes comportements
qui passent d'une ombre à une autre
comme quand tu marches la nuit
sous des lampadaires
sciemment espacés

tu as peint des visages de collègues de travail
sur tes ongles

tu regardes longtemps
les mains de statues
dans les parcs

tu questionnes le sens
de la parole
de tes relations
du temps passé à se voir
et de la viande
mangée crue

tu t'assois sur les rails de chemins de fer
pour attendre le bus
tu es de moins en moins prudent
avec le regard des autres"

Si vous souhaitez vous procurer "Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-210.html

"Zones de dépassements des valeurs limites", de Charles Desailly

 


Publié par "Décharge / Gros Textes", dans la collection Polder, "Zones de dépassement des valeurs limites", de Charles Desailly, est un recueil de courtes proses.
Très vite, avec ces textes décrivant un univers uniformément urbain, bétonné et indifférencié (on vit dans un confinement permanent), la question que se pose le lecteur est de savoir s'il s'agit d'une anticipation (sans doute ces "zones de dépassement des valeurs limites"), ou d'un présent existant.
Or, cette ambiguïté fondamentale ne sera pas dissipée au fil des pages. D'autant plus qu'aujourd'hui, c'est déjà demain.
Ce monde dans lequel chaque déplacement de la personne est contrôlé et payant, dans lequel l'espace est rationnalisé à 100%, on y va tout droit.
Bien entendu, les principaux problèmes ne sont pas résolus : pêle-mêle, le réchauffement climatique, la pollution, l'avenir des jeunes, tous ces termes habituels aux médias qui brassent du vent ! 
Et surtout, il est question de celle qu'on ne voit pas, tellement elle enveloppe ses protagonistes : la solitude.

Vous me direz que ce monde est très sombre. Pourtant, je m'y sens, pour ma part, pas mal chez moi, bien que cela demeure oppressant. Question d'habitude, sans doute. Le spectateur de ces pages observe, plutôt indifférent, ce qui ne se passe pas. Il essaye bien de réfléchir mais sa réflexion est comme empêchée, car il se situe toujours dans l'immédiat des besoins primaires à satisfaire : manger, vivre sa sexualité, malgré tout.

Néanmoins, la poésie traverse ces proses. Ah certes, pas celle que l'on apprenait à l'école. Cette poésie-là réside tout d'abord dans les situations et images futuristes qui nous sont offertes, et qui relèverait de l'absurde pour qui demeurerait dans l'ancien monde.
Elle réside également dans de nombreuses phrases résumant à elles seules l'ambiance. Par exemple : "On devine que le terminus légendaire ancré dans nos mémoires n'existe pas".

Extrait de "Zones de dépassement des valeurs limites", de Charles Desailly :

"Mille gouttes de pluie

Le corps lâche au bout du couloir. Mille gouttes de pluie glissent sur la vitre. UN veilleuse clignote dans l'espace confiné. Tout est en place pour s'extraire du monde. Je m'éloigne des confluences qui font la force des déplacements. Les réservoirs d'images m'attendent pour un tour infini. La nuit, ma drogue sans filtre m'énonce un alphabet de remplacement. La fatigue est si douce dans l'intimité candi d'un studio étanche. Je me prépare un rhum à la rob d'or sous un néon citron. Mille gouttes de pluie glissent sur la vitre. Le monde est sous vide. La ligne de rupture est proche."

La préface, intitulée "S'en sortir par la poésie", est de Jean-Marc Flapp, et l'illustration de couverture, constitue un assemblage - "Signalétique", de Florence Mills.

Si vous souhaitez vous procurer "Zones de dépassement des valeurs limites", de Charles Desailly, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-209.html