jeudi 18 décembre 2025

"Le charabia des chauves-souris", de Julie Cayeux

 


Publié par l'Atelier de l'agneau éditeur, "Le charabia des chauve-souris", de Julie Cayeux, ne dévoile pas, à travers son titre, de thème apparent. Pourtant, à la lecture, ce dernier n'est pas caché.

En effet, tout au long de la succession de ces textes en prose d'une page, les instants qui précèdent et les jours qui suivent la mort du père sont décrits en détail.

"La charabia des chauves-souris" n'est pas pour autant un livre réaliste. Sa caractéristique principale me semble être un mélange qui n'a pas entièrement pris (et tant mieux, justement) entre des phrases de tous les jours et d'autres phrases à plus forte teneur poétique, qui déraillent de cette droite ligne de la logique. Et ça déraille vite, sinon, ça serait terne. Mais ça ne déraille pas tout le temps, sinon, ça deviendrait gratuit.
Derrière cette légèreté des mots qui ne demeure pas prisonnière d'un carcan de rationalité, la douleur demeure : le chagrin de la perte de l'être aimé, comme une évidence, exprimée avec finesse.

Extrait de "Le charabia des chauve-souris", de Julie Cayeux :

"Le lendemain de sa mort, la douleur coagule à l'intérieur de nous. À travers les miroirs, les reflets s'épaississent. La cervelle fonctionne au ralenti, le corps n'a plus la moindre énergie. Ce qui arrive alors dans le salon n'a pas d'explication. Mes pieds sont soudain perforés par un souffle joyeux, une respiration curieuse qui transperce ma douleur? On dirait qu'un gloussement de mon père s'est engouffré à l'intérieur de mes chaussons. De toute évidence, les courants d'air ne peuvent pas chatouiller les pieds des vivants si les fenêtres sont fermées. Est-ce qu'un reflux mystique peut prodiguer une telle jubilation ? Ou est-ce que la douleur a mangé ma raison ? J'éprouve une sorte de vertige à l'idée qu'un truc cloche. Mon père a toujours raffolé des pitreries, c'était sa façon à lui de tenir le coup. Durant des années, nous avons sonné aux portes et nous nous sommes enfuis en riant Il n'était pas du genre à rester sage et il pouffait comme un gamin. Alors s'il est possible pour lui de nous faire un petit salut, je sais qu'il va le faire. N'est-ce pas que c'est un signe, la chauve-souris ? Je n'ai pas pu imaginer ce frisson compact, indocile? Il a suivi sa propre trajectoire, n'est-ce pas ? La bestiole marmonne une sorte d'acquiescement. Le réel se dissout en arrachant des filtres, ces buvards gris qui nous cloisonnent, éloignent les défunts des vivants."

Si vous souhaitez vous procurer "Le charabia des chauves-souris", de Julie Cayeux, qui est vendu au prix de 18 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : https://atelierdelagneau.com/fr/hors-collection/308--julie-cayeux-le-charabia-des-chauves-souris-9782374280943.html

lundi 8 décembre 2025

"Né de la première pluie", de Luc Marsal

 




Publié dans la collection Le metteur en signe par les Éditions Unicité, "Né de la première pluie", de Luc Marsal, est un recueil de poèmes en vers libres, divisé en trois parties.

Si la première partie, intitulée "Né de la première pluie" et donnant son titre au livre, renvoient au passé, les deux suivantes, intitulées "Dans les terres oubliées" et "Je sens l'humain à plein nez", se situent dans le présent.

Et si "Né de la première pluie" dresse le bilan des premières années d'existence, le lecteur de ce livre comprend assez vite que tout est toujours à recommencer (dans l'absolu), que l'expérience n'aide guère au bonheur (d'où le titre du livre).

À cet égard, "Dans les terres oubliées" évoque un lieu, tandis que "Je sens l'humain à plein nez", traite plutôt du rapport aux autres.

Le trait principal de ces deux parties est qu'elles montrent l'insatisfaction du "je". Cela me semble être un trait commun aux autres textes publiés de Luc Marsal que j'ai pu lire.

Avec "Dans les terres oubliées", pas de poésie paysagère. C'est bien l'homme qui semble se ramasser au milieu de ce décor rural, pas pour mordre les autres, non, mais plutôt pour affronter la réalité. Même chose avec "Je sens l'humain à plein nez".

Avec Luc Marsal, la perfection de l'âge adulte, cette soi-disant victoire, n'existe pas. Quant au style, je retrouve ici ce sens des formules, propre à leur auteur, ce qui contribue à la puissance d'évocation des poèmes publiés ici.

Extrait de "Né de la première pluie", de Luc Marsal :

"Je sens l'humain
à plein nez

Je vois les gens de l'intérieur
par leur sang qui s'écoule
les pieds tournés
vers leur passé

Je les regarde pousser dedans
la peau fouetté par le hasard
avec leurs têtes d'enfants
dépassant de la nuque
un cri sur la poitrine

Je les prends contre moi
dans mes bras de poussière
mon oreille de coton
sur les plaies entrouvertes
emportant les remords
et leurs vaines prières

Je mange leurs colères
leurs blessures et leurs doutes
je suis moi et les autres
un métis imparfait
fatigué - mais humain"

La préface de "Né de la première pluie", de Luc Marsal est de Marc Alexandre Oho Bambe. La quatrième de couverture est d'Anne de Commines, directrice de la collection "Le metteur en signe".

Si vous souhaitez vous procurer "Né de la première pluie", de Luc Marsal, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-unicite.fr/auteurs/Luc-Marsal/ne-de-la-premiere-pluie/index.php

samedi 6 décembre 2025

"Plein les poches", d'Annie Hupé

 


Publié par la collection Polder de Décharge, "Plein les poches", d'Annie Hupé, constitue un répertoire personnel.

En effet, chaque section de ce recueil est la déclinaison d'une lettre de l'alphabet, présentée tout d'abord en introduction, avant d'être variée en plusieurs poèmes.

La caractéristique principale de l'ensemble de ces poèmes est qu'ils constituent un jeu virtuose avec les mots. Sauf que ce jeu est plus subtil que mon premier constat : il s'agit plutôt d'un jeu entre le chat et la souris. Ou plus exactement : entre la contrainte et la liberté.

En effet, par exemple, si ces poèmes ont tous pour titre un mot dont la première lettre renvoie à cet alphabet, chaque poème contient un nombre de vers variables : sept, huit, dix ou… trois.

Autre exemple : si ces poèmes semblent tous comporter treize syllabes, ils ne sont pas rimés. Et les mots qui les composent ne sont pas forcément remplis de la lettre qui les singularise.

En définitive, la contrainte la plus visible est finalement la présence de… virgules, qui rythment impeccablement le vers en sections de deux à quatre mots. Ce balancement dont on oublie parfois qu'il participe fortement à la régularité d'une poésie…

Quant aux choix des mots et des thèmes qui émaillent ces poèmes, ils relèvent tout droit de la sensibilité de l'autrice : noms communs, mais aussi, noms propres, de lieux, notamment.

Il y a enfin, dans ces textes, un sens aigu de la fronde.

Extraits de "Plein les poches", d'Annie Hupé :

 
"       Kant

De Worms à Zoug, quel joyeux charivari ! Bof ! Potin
qu'un juste de Königsberg méprise - chef en éveil,
farouche critique du dogmatisme bavard. Je plie
favorable au galop chimérique des Jacobins.

        Querelle

Fleuve impur, chargé d'injures où tremble
déjà - voix de coq agressif, le pénible déchirement.
Flash bavard, mots galopant jusqu'aux cris
(mauvaise pêche quand les fables jappent, cognent)
- jusqu'aux poings ? Parfois… vlan ! Maudit cabochard !
Coup abusif, choqué je me garde d'intervenir
chaos d'images fiévreuses. J'abdique, point.
Jour qui naît pur a chauvi, moisi, fada global.

        Femme

Jacinthe mauve, angélique des bois, tu prends
jour au maquis touffu, vibrant du prochain glas.
Jeune Parque ou figure instable de chair vive
réjouis la plèbe inquiète des friches vagues
qu'assombrit - charbon sans profit - un jais virginal. "

La préface de "Plein les poches" est d'Alain Wexler. L'image de couverture est de Claudine Goux.

Si vous souhaitez vous procurer "Plein les poches", d'Annie Hupé, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-208.html

jeudi 4 décembre 2025

"Neurones miroirs", de Julien Boutreux

 


Publié par Décharge dans sa collection Polder, "Neurones miroirs", de Julien Boutreux (auteur que j'ai édité par ailleurs au Citron Gare en 2019) est un recueil divers par la forme, mais constant par le fond.

En effet, côté forme, plusieurs poèmes très courts côtoient des proses de plusieurs pages.
Côté fond, ce pourrait être des textes de révolte, mais ça serait trop facile. Trop inutile aussi sûrement.
La gravité traverse donc ces poèmes ou proses, mais surtout l'impassibilité. L'observateur de chaque situation montre que tout passe : les corps dans le miroir, les aspirations, envies, tout comme le temps. Son identité d'humain enfin, qui se fait fuyante.

Autre dénominateur commun : la solitude de la condition humaine, cette vieille compagne, même apaisée, qui est suggérée tout le long du recueil.

Densité, concentration : ce sont les mots qui me permettent de qualifier le mieux le style de ces textes : cependant, dans leur apparente simplicité, et malgré la certitude que rien ne se cache derrière, on dirait que quelque chose cherche encore à s'échapper. Satanés "neurones miroirs" : décidément, un très beau titre !

La préface est de Jean-Marc Proust, et la couverture est une encre de Christophe Lalanne.

Extraits de "Neurones miroirs", de Julien Boutreux :

"Mur aveugle

si je regarde le mur
je deviens le mur
et ce qui me passe par la tête
se jette par la fenêtre"

"Reste

aujourd'hui encore je me demande
ce que tu cachais dans ta main blanche
de feuille d'os de terre humide
dans ton poing fermé serré comme des dents
contre ta paume de chair de muscles de nerfs de sang
ta main d'ombre que tenait-elle dis-le moi
tandis que je cherchais partout ce peu de sable que
par inadvertance j'avais laissé s'écouler de ma bouche"

Si vous souhaitez vous procurer "Neurones miroirs", de Julien Boutreux, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-207.html