dimanche 26 avril 2026

"Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron

 


Publié par "Décharge / Gros Textes", dans la collection Polder, "Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron, est un recueil de poèmes en vers libres.
D'emblée, lisant ce recueil, j'ai fait comme s'il ne constituait qu'un seul et même poème ininterrompu, en dépit des sauts de pages qui expriment le contraire.
C'est que, pour moi, ces poèmes constituent les épisodes inséparables d'une seule et même traversée aventureuse et étonnée de la réalité qui entoure le poète.
Une constante évidente à ce sujet : le fait que la deuxième personne du singulier soit toujours employée, ce "tu", distanciation, mais familière, ce compagnonnage avec soi pour mieux affronter l''extérieur.
Si l'incompréhension peut exister, on ne doute pas que le sujet de ce texte se sortira de toutes les embûches car en fait, il n'arrête pas d'agir (c'est quelqu'un qui travaille : "l'horrible travailleur") et de réagir à son environnement, prônant malgré lui l'adaptation aux circonstances.
L'élément déclencheur de cette traversée semble être un arbre, qui apparaît dès le début du texte. 
Ou bien est-ce que le texte a déjà commencé à commencer, dans son immédiateté, avant qu'il ne soit écrit, c'est à dire beaucoup avant ?
C'est possible, après tout. "Tu t'excuses comme un arbre" est réjouissant car il montre toute les marges de manœuvre dont un homme peut disposer.

La préface de "Tu t'excuses comme un arbre" est signée Tristan Garcia.
L'illustration de couverture est de Simon Jacquard.

Extrait de "Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron :

"Tu prends les choses et tu fais mal les choses

tu les tires
tu les sors
de travers
au travers de toi
tu te transperces des choses

tu as le sentiment
qu'on comprend de travers
tes comportements
qui passent d'une ombre à une autre
comme quand tu marches la nuit
sous des lampadaires
sciemment espacés

tu as peint des visages de collègues de travail
sur tes ongles

tu regardes longtemps
les mains de statues
dans les parcs

tu questionnes le sens
de la parole
de tes relations
du temps passé à se voir
et de la viande
mangée crue

tu t'assois sur les rails de chemins de fer
pour attendre le bus
tu es de moins en moins prudent
avec le regard des autres"

Si vous souhaitez vous procurer "Tu t'excuses comme un arbre", de Stéphane Gauthron, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-210.html

"Zones de dépassements des valeurs limites", de Charles Desailly

 


Publié par "Décharge / Gros Textes", dans la collection Polder, "Zones de dépassement des valeurs limites", de Charles Desailly, est un recueil de courtes proses.
Très vite, avec ces textes décrivant un univers uniformément urbain, bétonné et indifférencié (on vit dans un confinement permanent), la question que se pose le lecteur est de savoir s'il s'agit d'une anticipation (sans doute ces "zones de dépassement des valeurs limites"), ou d'un présent existant.
Or, cette ambiguïté fondamentale ne sera pas dissipée au fil des pages. D'autant plus qu'aujourd'hui, c'est déjà demain.
Ce monde dans lequel chaque déplacement de la personne est contrôlé et payant, dans lequel l'espace est rationnalisé à 100%, on y va tout droit.
Bien entendu, les principaux problèmes ne sont pas résolus : pêle-mêle, le réchauffement climatique, la pollution, l'avenir des jeunes, tous ces termes habituels aux médias qui brassent du vent ! 
Et surtout, il est question de celle qu'on ne voit pas, tellement elle enveloppe ses protagonistes : la solitude.

Vous me direz que ce monde est très sombre. Pourtant, je m'y sens, pour ma part, pas mal chez moi, bien que cela demeure oppressant. Question d'habitude, sans doute. Le spectateur de ces pages observe, plutôt indifférent, ce qui ne se passe pas. Il essaye bien de réfléchir mais sa réflexion est comme empêchée, car il se situe toujours dans l'immédiat des besoins primaires à satisfaire : manger, vivre sa sexualité, malgré tout.

Néanmoins, la poésie traverse ces proses. Ah certes, pas celle que l'on apprenait à l'école. Cette poésie-là réside tout d'abord dans les situations et images futuristes qui nous sont offertes, et qui relèverait de l'absurde pour qui demeurerait dans l'ancien monde.
Elle réside également dans de nombreuses phrases résumant à elles seules l'ambiance. Par exemple : "On devine que le terminus légendaire ancré dans nos mémoires n'existe pas".

Extrait de "Zones de dépassement des valeurs limites", de Charles Desailly :

"Mille gouttes de pluie

Le corps lâche au bout du couloir. Mille gouttes de pluie glissent sur la vitre. UN veilleuse clignote dans l'espace confiné. Tout est en place pour s'extraire du monde. Je m'éloigne des confluences qui font la force des déplacements. Les réservoirs d'images m'attendent pour un tour infini. La nuit, ma drogue sans filtre m'énonce un alphabet de remplacement. La fatigue est si douce dans l'intimité candi d'un studio étanche. Je me prépare un rhum à la rob d'or sous un néon citron. Mille gouttes de pluie glissent sur la vitre. Le monde est sous vide. La ligne de rupture est proche."

La préface, intitulée "S'en sortir par la poésie", est de Jean-Marc Flapp, et l'illustration de couverture, constitue un assemblage - "Signalétique", de Florence Mills.

Si vous souhaitez vous procurer "Zones de dépassement des valeurs limites", de Charles Desailly, qui est vendu au prix de 7 € (+ 2 € de frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-209.html

jeudi 23 avril 2026

"Nos cris de poupées sans bouche", de Sylvain Guillaumet

 


Publié par les Éditions Maïa, "Nos cris de poupées sans bouche" (beau titre !), de Sylvain Guillaumet, est un recueil de poèmes en vers courts, très courts même.

ici comme rarement lors de mes lectures, la forme dicte le fond, lui inspire son style.

La première partie qui donne son titre au livre, n'a pas de thème précis. Tout au plus constitue-t-elle une observation des détails du quotidien.

Mais ces vers courts, comme acérés, nimbe ces poèmes de violence, qui me plait, car j'y vois le reflet plutôt exact d'un monde à la fois moderne et cruel.

La seconde partie, intitulée quant à elle "Guitare encore", est plus apaisée. Elle évoque tout ce que la guitare a apporté à son auteur. Là, l'écriture en vers coupés courts ferait davantage ressortir l'exclusivité de cette passion pour l'instrument, son côté irréductible, chaque vers constatant ce qui ne peut être repris de cette passion à l'auteur.

Extrait de "Nos cris de poupées sans bouche", de Sylvain Guillaumet :

"Les lilas
font bien ce qu'ils peuvent

le parfum d'un monde perdu
semble régner sur les printemps

l'homme

devant son verre de pétrole
et sa tartine au nucléaire

ne sourit plus
c'est un début".

Puis, un autre extrait, cette fois-ci, de "Guitare encore" :

"Ma main
qui serre ton manche

vol de nuit

au-dessus
tes étoiles de fenêtre

au-dessous
ma ville vacillante

devant
la brume de ne rien atteindre"

lundi 20 avril 2026

"Sombres Vers Blancs", de Marie-Anne Bruch

 


Publié par les Éditions du Petit Pavé, dans la collection "Le semainier", "Sombres Vers Blancs", de Marie-Anne Bruch, est un recueil de poèmes en vers libres, la plupart du temps regroupés par quatrains. Ce sont les "Sombres Vers Blancs", qu'évoquent le titre.

Le titre, justement, recèle bien des ambiguïtés. À le lire, on ne peut s'empêcher de penser à ces "Vers Blancs", qui dévorent les corps morts, même si ces vers, à la fois blancs et sombres, sont bien ceux du poème.

Malgré l'ordonnance classique des quatrains, il y a ce côté sombre qu'ils évoquent de manière pénétrante. Soit le bilan provisoire d'une vie placée en marge d'une société trop différente, marquée par l'obsession de la performance.

J'aime beaucoup ce contraste entre le classicisme du vers, son apparente stabilité, et son contenu plutôt dépressif. D'ailleurs, le blanc n'est-il pas non plus la couleur naturelle des cachets ?
Cependant, chacun des vers, qui ne pratiquent guère les enjambements (d'une ligne à l'autre), résonne en même temps comme une affirmation, du moins, comme un constat lucide, auquel fait pendant, parfois, une critique sociale.

"Sombres Vers Blancs" est préfacé par Denis Hamel. L'illustration de couverture est la reproduction d'une peinture de James Ensor, intitulée "L'étonnement du masque Wouse".

Extrait de "Sombres Vers Blancs", "À nos handicaps", de Marie-Anne Bruch :

"De méprise en méprise on croit se corriger
Mais les diffractions nous atteignent au cœur
Et les échecs se font écho - pauvres caboches !
De ma cacophonie émane quelque ivresse.

Les sourds ont une voix que les aveugles voient
Tissée en noir et blanc et opaque au-dedans
Ce à quoi je suis sourde il me faut le crier
Prendrez-vous la tangente à tous mes angles morts ?

Oui je suis impuissante à sortir du sillon
Comme un vieil oisillon dans son nid de broussailles
Resté abandonné face au ciel éblouissant
Et qui se désennuie en dénombrant ses plumes.

Ça m'est égal de ne pas savoir m'envoler
Je serai l'oiseau gris qui creuse des terriers
Un être original, aux ailes virginales
Dont les sages riront - que les fous comprendront."

Si vous souhaitez vous procurer "Sombres Vers Blancs", de Marie-Anne Bruch, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.petitpave.fr/livre/sombres-vers-blancs/

vendredi 3 avril 2026

"Tenir la vibration", de Catherine Andrieu

 


Publié par Z4 éditions, "Tenir la vibration", de Catherine Andrieu, est un recueil de courts textes en prose, consacrés à la musique.

Plus particulièrement marquée par le piano qu'elle pratique, l'autrice évoque les œuvres de certains compositeurs pianistes, comme Chopin, Schumann et Debussy.

De plus, le rapport avec la musique n'existe pas en dehors du cadre de vie, face à l'océan. 
Ainsi, le clavier du piano répond aux vagues de l'océan par un effet imitatif.

Là où le livre échappe presque à son sujet, c'est lorsque Catherine Andrieu se laisse aller à ses intuitions, qui ne sont pas non plus dues au hasard, quand "on connaît la musique", comme on dit !

Extrait de "Tenir la vibration", de Catherine Andrieu :

"    La musique m'a appris que l'intelligence la plus haute n'est pas celle qui maîtrise, mais celle qui accepte de ne pas se sauver. Elle m'a appris que la beauté n'est pas une promesse de réparation, mais une forme de vérité tenue le plus longtemps possible."

Je le crois aussi.

La photographie de la couverture est de l'autrice.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Tenir la vibration", de Catherine Andrieu, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://z4editions.fr/product/tenir-la-vibration/