jeudi 11 juin 2015

"Algues et barges", de Patrick Le Divenah


Patrick Le Divenah, dans "Algues et barges", joue avec la poésie et non pas seulement avec les mots. Il la déguise en quelque sorte, la pare de vocables scientifiques, renouvelant ainsi son champ lexical. Mais il joue également avec ses formes visuelles (poèmes en forme de carrés, d'ovales, mots ou fragments de vers isolés sur la page, caractères mis en majuscules).
Le style de l'auteur procède par incantations, répétitions de mêmes constructions grammaticales. Ainsi le poète avance par contamination, expansion, et le résultat est tout le contraire de celui que donnerait une poésie minimaliste de l'austérité, en ces temps de crise.
Ce faisant, mes préférences vont surtout aux deux premières parties de "Algues et barges", qui sont intitulées, "D'amour, de flore et de faune" et "De faune et d'humains".
En effet, il y a là de l'anthropomorphisme. Les mises en situation applicables aux humains se retrouvent transposées dans le monde animal et végétal, ce qui amène de l'humour à gogo et ce qui contribue à créer un monde poétique original.
D'ailleurs, comme marquée par l'espace, l'écriture de Patrick Le Divenah, grâce à son dynamisme, se fait aérienne, légère à tout le moins.
Oui, vraiment, la poésie est vraiment trop sérieuse pour être traitée avec sérieux.

Voici, extrait de ce livre, le poème intitulé "Victoire" :

"oui tu as réussi
oui la lutte fut longue
harassante
presque mortelle
oui pour te faire élire tu as dû éliminer
progressivement
systématiquement
tes innombrables rivaux
                      écarter
                      repousser
                      ceux qui entravent qui obstruent qui
usent de ruse

piètre victoire de n'importe quel élu à la présidence
à côté de celle que tu as remportée
de si haute lutte
in utero de la lapine
parcours épuisant où tu t'es sélectionné
tout d'abord
parmi deux cent millions de spermatozoïdes flagellés
éjaculés en une seule émission
puis
tu es parvenu
avec quelques centaines de nominés
jusqu’au seuil de l'ovule où
in extremis et in fine
tu as arraché la victoire

toi le spermatozoïde de l'oryctilagus cuniculus
alias le lapin"

Pour vous procurer "Algues et barges", qui est vendu au prix de 8 €, contact : http://www.p-i-sageinterieur.fr

mercredi 10 juin 2015

"Ourlets", de Clara Regy



"Ourlets", premier recueil publié de Clara Regy à ma connaissance, regroupe 12 poèmes d'une page chacun, en vers centrés, placés au dessus d'annotations saisonnières regroupées en distiques et en caractères gras.
Décrire la forme de ce recueil paraît important, même si elle semble presque fortuite et n'exister que pour le plaisir des yeux.
En fait, ce sont des instants de vie qui sont décrits ici et qui répondent à "des petites notes volées dans "le" calepin du père".
Ces instants de vie conservent d'ailleurs l'esprit des annotations du père, même si elles n'ont rien à voir avec celles-ci.
Passé ou présent, ces photographies du réel, associées à une personne bien précise aux yeux de l'auteur, bien qu'elles relèvent du présent de l'écriture, ont toutes en commun une sorte de teinte sépia, comme si elles étaient déjà déposées, à peine vécues, dans le coffret des souvenirs.
Instants autant précieux que fugaces en tout cas.
La finesse du style de Clara Regy, son sens du détail, ses micro-changements d'ambiance, ne le prédisposent qu'à un seul traitement de choc : d'autres publications à venir.
Voici le 6e poème de cette courte suite :

"le manche du couteau
tu me dis
c'est de l'or
sous son chapeau
de paille
un homme sème
des graines
de magie

la lame du couteau
s'enfonce
dans le pain
et taille des sifflets
disparaît
dans son antre
et blesse la poche
du pantalon
de toile

bleuie

vent à décorner les bœufs 
amené le chrysanthème artificiel"


"Ourlets" est vendu au prix de 3,80 €. Pour le commander, il convient d'écrire à son éditeur (La Porte) : Yves Perrine 215 rue Moïse Bodhuin 02000 LAON.

dimanche 7 juin 2015

"Monde, j'aime ce monde", de Daniel Birnbaum



La poésie de "Monde, j'aime ce monde réside dans les détails de la vie quotidienne que Daniel Birnbaum, dans ce premier recueil publié, prend soin d'éplucher avec méticulosité.
Ceci n'est d'ailleurs pas un reproche, car cette poésie là évite le renfermement sur soi pour plutôt s'intéresser aux réalités du dehors.
En même temps, l'observation du dehors renvoie à la vie intérieure du poète qui opère des rapprochements pas si fortuits qu'ils en ont l'air, entre ce qu'il voit et ce qu'il ressent.
Avec "Monde, j'aime ce monde", le lecteur n'aura pas de mal à se laisser emporter par les mots en se représentant toutes les choses dont il est question, en les parant de leurs reflets et couleurs.
En échange, le poète lui adressera une quantité de clins d'œil malicieux (par exemple : "Monde, j'aime ce monde" est un remake de "Bond, James Bond"), ceux d'un vivant, qui tirent parfois sur la révolte.
Oui, malgré toutes ces chausse-trappes, on l'aime, ce monde !
Ci-après, un poème extrait de "Monde, j'aime ce monde" :

"Fantasme de banquière en réunion

Les négociations s'ouvrent
on s'ennuie ferme à écouter
les pourparlers les pourneriendires
les supérieurs les ego
A les voir si guindés
dans leur costume sombre
elle se demande si
le bout de leur sexe
pourrait rejoindre
le bout de leur cravate
pour peu que la conversation
s'y prête
à un fort taux d'intérêt."

Avec une préface de Cathy Garcia.
Pour en savoir plus sur ce livre publié dans la collection Polder de la revue Décharge et vendu au prix de 6 €, consulter également : http://www.dechargelarevue.com/-La-collection-Polder-.html

samedi 23 mai 2015

"Vers les fjords de l'ouest", de Bruno Sourdin


Ce recueil, dirait l'intello, c'est la réactualisation du mythe de Leiff Eriksson, ce chef guerrier islandais parti au Moyen Age à la conquête des "fjords de l'ouest" du continent américain.
Dans les vers libres de Bruno Sourdin, mais avec presque le même nombre de mots, cela équivaut à se mettre dans la peau d'un autre qui est aussi une part de soi-même, un peu poète maudit sur les bords. Cet autre soi-même prend la fuite pour ne plus voir les horreurs du monde, et aussi celles du temps qui passe.
J'aime bien cette poésie qui donne l'impression d'avoir été écrite à l'arrache, avec ses tripes.
Si la tonalité de la première partie de "Vers les fjords de l'ouest" est plutôt sombre, ce qui ne me déplait pas, loin de là, la soif du dehors prend peu à peu le dessus et à la fin, on sent que Leif est prêt à disparaître, "dans l'ivresse et le bruit neufs", pour citer Rimbaud.
Allégresse de l'aventure, effacement du présent immédiatement après usage.
Une attitude lucide, qui donne l'envie d'être vécue.
L'illustration de couverture est de Pascal Ulrich.

Un poème extrait de "au pied du snaefellsjökull" :

"Leif le chanceux se 
lève à l'aube il
est dépouillé il disparaît
dans un nuage de
cendres il se tait
et comme les hommes
de la montagne vide
il ne regrette rien
la nuit il sort
de l'eau et vient
danser en se tordant
il pousse des cris
d'effroi il fait sauter
des grottes de lave
à l'aube il file
les dents  serrées par
la colère il glisse
dans l'île des obscurs
et il se tait

la douleur est comme
une vague sans fin
qui déferle et qui
nous ronge si furieusement
la menace battements syncopes
l'immense grondement des volcans
allons allons partons comme
une boule de feu
dans les nuages sombres
l'inévitable est déchaîné"

Pour commander "Vers les fjords de l'ouest", qui est publié par "les éditions du contentieux", et qui est vendu au prix de 8 €, vous pouvez contacter Robert Roman, son éditeur : romanrobert60@gmail.com

mercredi 20 mai 2015

"Asinus in fabula", de Guido Furci


"Asinus in fabula" est, comme le dit l'auteur, un "récit en vers adressé à un fantôme". C'est là résumer, par une formule shakespearienne, toutes ses caractéristiques.
Il s'agit ici surtout de poésie par l'effet produit plus que par l'écriture, qui demeure très dépouillée et distanciée.
Ou bien alors, c'est de la poésie oralisée.
Composé de 4 parties de 24 strophes chacune, séparées par un intermède, "Asinus in fabula" fonctionne par variations sur la répétition d'une (ou de plusieurs) phrases de départ, dont la signification varie en même temps que les mots.
Dans cet ensemble, un deuil familial est évoqué à huit-clos. Un enfant est mort à l'âge de trois ans et sa disparition est déplorée.
En lisant "Asinus in fabula", je me suis dit que j'aimerais entendre ces poèmes mis en scène et enregistrés sur bande magnétique, car ils tiennent à la fois du genre narratif et de la dramaturgie.
En voici le début :

"Le cousin de Marion s'appelait Nicolas.
Il est mort à l'âge de trois ans. Il avait une maladie rare.

Je n'ai pas envie d'en parler.
Si je le faisais, j'aurais peur que Marion ait, ou puisse transmettre à ses enfants, la même maladie.

Je n'ai pas envie que Marion soit malade.
Si j'en avais envie, je ne l'aimerais pas; je n'aimerais pas nos enfants.

Je n'ai pas envie que nos enfants soient malades.
Si j'en avais envie, je ne les aimerais pas; je n'aimerais pas nos enfants qui n'existent pas encore".


Pour vous procurer "Asinus in fabula" de Guido Furci, livre vendu au prix de 12 €, vous pouvez vous rendre sur le site de l'éditeur (Cardère) : http://www.cardere.fr

jeudi 14 mai 2015

"Un tel bombardement", de Pierre Andréani



C'est un monde chaotique que décrit Pierre Andreani, dans son premier recueil publié, préfacé par Jacques Lucchesi, éditeur marseillais du "Port d'attache".
Un monde en guerre qui a apparemment subi la guerre, comme l'indique le titre du recueil : "Un tel bombardement".
Mais aussi et plus sûrement, un monde moderne, le nôtre, dans lequel il y a sans doute trop de choses. Je pourrais presque parler de bombardements d'images, qui restituent la vitesse des engins roulants et des changements d'écrans. D'ailleurs, les bombardés sont aussi hostiles que les bombardements. C'est qu'il y a également trop d'hommes dans ce monde, puisque s'y produit le choc des générations, entre jeunes et vieux, par exemple.
Et le poète ne peut que se bagarrer avec son humour noir dans cet espace hostile ou indifférent.
J'ai beaucoup aimé dans l'écriture de Pierre Andreani, le sens du détail. Le rythme ample de ses phrases, découpés comme des versets, et qui sont comme bombardés, par des incrustations d'adjectifs, de ponctuations. Un beau mélange de moderne et d'ancien. Une écriture assurée au style presque aristocratique, qui fait du poète un seigneur au milieu d'un environnement banal.
Voici, extrait de "Un tel bombardement", "Venir d'ici-bas" :

"Il y a tellement d'images brossées, violettes, jaunes et
    bleues qui vitupèrent dans l'assise, le dos crawlé.

Ouste grands espaces ! Voici le pays où les cerveaux
    macèrent, huileux, gonflés.

Plus loin, nous en aurions le souffle coupé de voir
    que la mer est belle, large et souveraine.

Et nous voudrions comme chez vous, nous confiner
    dans le bastion chéri !"

Pour en savoir plus sur "Un tel bombardement", vendu au prix de 5 €, vous pouvez aller faire un tour sur le blog de l'éditeur (Milagro) : http://milagro-hrz.blogspot.fr ou sur celui de l'auteur : htp://p-andrean.blogspot.fr 

dimanche 26 avril 2015

"Poetry", de Valérie Canat de Chizy




"Poetry" de Valérie Canat de Chizy est un livre d'introspection totale. C'est la première fois que je lis des textes en prose de cette auteur et le choix de cette forme d'écriture, qui n'est pas que poétique, semble être à mes yeux une prime à l'objectivité, ou du moins, à l'intimité.
En effet, ici, plus qu'à briller, l'écriture cherche à être précise, tout en ne quittant pas la sphère de la pudeur, ce qui est naturel pour des relations filiales et en même temps difficile à bien doser.
Dans "Poetry", titre d'un film, prétexte à d'autres images, personnelles à la vie de Valérie de Canat de Chizy, l'auteur évoque ses souvenirs, et plus particulièrement, ses années de construction, ainsi que les dernières années de son père. C'est à dire, en parallèle, une victoire, si ce mot n'est pas trop excessif, sur un handicap, la surdité (avec tout ce que cela suppose d'isolement social surtout) pour l'auteur, et un déclin dû à la maladie, s'agissant de son père. Et au milieu de tout cela, des souvenirs en commun, des images qui ne s'oublient pas.
Le lecteur comprend aussi que pour Valérie Canat de Chizy, l'écriture n'est pas qu'une rigolade, qu'un loisir agréable, mais qu'elle représente le moteur de sa maturité : quelque chose qui, à la fois, la libère et qui la tient prisonnière. Ce paradoxe-là, nous sommes plusieurs, je pense, à le vivre.
Dans tous les cas, la lucidité y gagne. Et lucidité, notez-le bien, ne signifie pas désespoir :
"J'ai toujours été petite. C'était en terminale, les longues heures passées devant mon bureau à rédiger des dissertations. Ma sœur et mes amis, dans le salon. Je ne pouvais les rejoindre, cette forme de retrait qui me caractérisait m'empêchait, déjà, de franchir un seuil. J'approfondissais avec les mots, le champ de mon univers. J'accouchais, véritablement, de moi, à chaque fois".
Pour vous procurer "Poetry", qui est vendu au prix de 11 €, vous pouvez vous rendre sur le site de l'éditeur, Jacques André, http://www.jacques-andre-editeur.eu/