mercredi 25 novembre 2015

"Bestioleries poétiques", de Georges Cathalo


Ils ne manquent pas, les recueils décrivant ou se moquant des mœurs peu exceptionnelles des poètes ! Hélas, il n'est pas démontré que ces livres rendent les poètes moins égoïstes et moins prétentieux. 
Je ne peux m'empêcher, malgré tout, et dans ma grande naïveté, de leur trouver une vocation curative. Et j'ai beau pratiquer la poésie en revue et en micro-édition : je ne suis pas sûr d'être immunisé contre les stupidités poétiques !
Georges Cathalo, avec ses "Bestioleries poétiques", édités par les "Carnets du Dessert de Lune", s'emploie donc à nous inoculer une dose de cheval. Il s'agit là d'une série d'aphorismes, illustrés par Claudine Goux et préfacés par Louis Dubost.
Et je dois dire que ces "Bestioleries poétiques" se caractérisent par leur justesse grinçante. Preuve que Georges Cathalo connaît le milieu de près, étant lui-même poète ! Et conséquence directe : il sait appuyer là où ça fait mal...
Quelques exemples ci-après :
"Les poètes continueraient-ils à écrire s'ils avaient suivi une analyse psychiatrique ? J'en vois pas déjà qui se bouchent les yeux et les oreilles..."
"Plus l'on clamera "Poésie pour tous" et plus les gens s'en détourneront".
"Ah ! Les numéros spéciaux des revues ! Que de surprises ! Mais quelle revue proposera enfin un numéro spécial sur les numéros spéciaux ?"
"Professeurs de poésie : quelle rigolade ! Décortiquer un poème, observer son squelette, se livrer à une autopsie différée : encore des âneries professorales !" (bravo !)
"Que deviendraient ces belles publications de luxe sans les subsides des organismes en place ? De toute manière, le coût de beaucoup de ces livres est déjà amorti avant même qu'ils ne paraissent. Alors, qu'ils soient lus ou pas, vous pensez bien que leurs éditeurs s'en moquent comme de leur dernière plaquette" (aïe !)
Bon, je m'arrête là : ça n'empêchera pas qu'ils continueront à exister, tous ceux et celles là !...No illusion ! De toute façon, on n'aurait plus rien à écrire sinon...

Pour en savoir plus sur ces "Bestioleries poétiques", vendues au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.dessertdelune.be/

"99 noms d'un seul truc", de Grégoire Damon


"Ah le vilain !", ai-je envie de dire en lisant les poèmes de "99 noms d'un seul truc" de Grégoire Damon. ça ne signifie pas que je ne les aime pas, ces 99 noms, bien au contraire ! Ce que j'apprécie, c'est le côté "Ni dieu, ni maître !" qui ressort de ces poèmes courts.
Cette bonne dose d'anarchisme qui me donne envie de vivre plus intensément.
L'automatisme apparent de l'écriture me plait aussi beaucoup. Ce "Tapé à la machine à écrire mécanique jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place sur la ligne". Les poèmes s'enfilent à toute vitesse et la spontanéité qui en résulte semble totale. Par exemple, à mes yeux de lecteur, dans "Posologies" :
"prendre un plomb avant chaque repas & mourir dans les bras de la chanteuse du saloon".
Les poèmes de "99 noms d'un seul truc" me semblent aussi faits pour être dits.
Il y a de la musique là-dedans et même des variations sur un même thème. Par exemple, autour du rose :

"Bleus et roses

toutes les petites filles rêvent d'être des 
princesses
tous les petits garçons rêvent d'être des RMistes
alcooliques"

"Guns & roses

toutes les petites filles rêvent d'être cow-boy
tous les petits garçons rêvent d 'être Zara la
chanteuse transformiste qui a un si gentil papa"

Et enfin, "Sent la rose

toutes les petites filles rêvent d'être des cow-
boys revenant des collines les bottes gluantes de
scalps d'indiens
tous les petits garçons rêvent de pirater les
marchandages que nous faisons avec nos 
consciences
& d'en crever de rire".


Pour en savoir plus sur "99 noms d'un seul truc", de Grégoire Damon, vendu au prix de 7 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur, Gros Textes, http://sites.google.com/site/

mardi 24 novembre 2015

"Découper l'univers", de Christophe Siebert


"Découper l'univers", c'est un livre qui remet les pendules à l'heure. Je ne sais pas si on peut le dire comme ça mais en tout cas, c'est ce qui me vient à l'esprit après avoir lu ce nouveau livre de Christophe Siebert.
Il ne s'agit pas d'un roman, pas de poèmes, mais de textes de quelques pages à chaque fois, regroupés en quatre parties différentes, dans lesquelles l'auteur fait le point sur son expérience de la vie (la sienne surtout et celle de ses possibles personnages). On peut y voir également une vision instantanée et synthétique de l'esprit actuel. Il est question enfin d'écriture et de pratique artistique dans ces textes.
Et comme toujours avec Christophe Siebert, les choses sont dites avec netteté, ce qui fait plaisir au lecteur que je suis.

Voici deux extraits de "Découper l'univers", pour vous donner une idée :

"C'est cette capacité à compartimenter. A vivre plusieurs vies parallèles, être plusieurs soi-même qui n’interagissent pas, ce décalage horaire interne permanent. C'est une rencontre qui ne se produit pas, c'est ce que nous sommes tous. C'est cette capacité à mépriser tout le monde et à enseigner à ses enfants le respect. C'est cette capacité à être un employeur dégueulasse et un amant attentionné".

Et un autre, ci-après (extrait de "Manifeste") : "Marre des films tournés pour des spectateurs qui ne comprennent rien au cinéma.
Marre de la musique destinée à tous ceux qui n'ont ni oreille ni sensibilité ni culture.
Marre des jeux vidéos produits en masse pour séduire la foule de ceux qui se foutent de jouer.
Marre, enfin, marre surtout, des bouquins écrits par des connards, publiés par des connards et destinés à ceux qui n'achètent pas de livre, à ceux qui n'aiment pas lire".
Cela peut paraître évident, mais moi ça m'étonne que ça ne soit pas écrit plus souvent.
Et enfin, plus loin : "Dans le bus le Velvet undeground, Current 93 ou Jean-Sébastien Bach." En voilà, un beau projet de société...
J'ai aussi beaucoup aimé les illustrations de Lilas et Super détergent, pour leur densité (cf la couverture du livre). 

Bref, pressez-vous de lire "Découper l'univers". Pour en savoir plus sur ce livre, vendu au prix de 10 € et édité par "Gros textes", rendez-vous sur le site http://sites.google.com/site/grostextes/

vendredi 13 novembre 2015

"Lettre à un vieux poète", de Dominique Sorrente


C'est une belle idée que d'écrire, comme l'a fait Dominique Sorrente, une "Lettre à un vieux poète", publiée par les éditions du Port d'Attache. La référence est facile à trouver : c'est celle des "Lettres à un jeune poète" de Rainer Maria Rilke, écrites au début du siècle dernier.
Avec l'allongement de l'espérance de vie, on peut comprendre qu'il pourrait être tout aussi utile de conseiller un vieux poète qu'un jeune !...
Mais ici, il ne s'agit pas de cela. Nous est plutôt offert le résumé du parcours du vieux poète (le poète pas si absent ou imaginaire que cela), destinataire de la lettre, par l'expéditeur de celle-ci (l'auteur du texte lu).
En fait, ce texte agit comme un baume, d'autant plus que j'ai tendance à déjà me reconnaître dans ce vieux poète objet de toutes les attentions. Beaucoup d'auteurs, la majorité, de toute façon, pourront également s'y retrouver.
Dominique Sorrente répond à la question cruciale de "comment vieillir en poésie ?", quand on a eu droit à quelques honneurs (publications, prix) ou pas et que l'on a atteint ses limites de reconnaissance relative par un public restreint. Si tant est que l'on peut être reconnu en tant que poète par la société !...
Et c'est là qu'intervient le baume, car bien entendu, la perspective de "carrière", même en poésie, si elle en attire plus d'un(e) - me dites pas le contraire ! - s'avère illusoire au vu de la mort qui s'annonce, synonyme d'oubli éternel.
Ainsi, cette "Lettre à un vieux poète" suggère une autre voie, plus naturelle peut-être que celle des honneurs, puisqu'il s'agit de continuer à écrire pour le plaisir, sans se préoccuper des lecteurs.
Dans un langage on ne peut plus clair, Dominique Sorrente nous dit finalement que la poésie, c'est ici et maintenant.
Quel soulagement, soudain, de rappeler cette évidence, trop évidente pour ne pas être souvent oubliée.
Extrait de "Lettre à un vieux poète", ce constat d'où découle la suite :
"Le monde littéraire, le "milieu" comme on dit parfois, n'était guère votre tasse de thé. Vous ne vous êtes jamais senti de ce parti, de cette coterie, de ce clan; cela n'a pas été sans douleur parfois, puisque l'époque ne supporte guère l'esprit de non-appartenance qui appartient aux solitaires. Ce n'est pas que vous ayez refusé de vivre dans la compagnie des autres, de vos amis artistes ou écrivains. Tout le contraire; dès votre adolescence, vous rêviez de cette belle utopie des mots dressés comme une tente. Mais le "milieu" suppose d'autres stratégies qui vous lassèrent au fur et à mesure que les années passaient. Avec le temps, je vous ai vu de plus en plus avouer le désir de "ne pas calculer", lâcher des gestes sans retenue, offrir des lettres qui n'attendaient aucun retour, visiter de votre poésie des lieux non défichés... A chaque fois, vous preniez un malin plaisir à vous exposer comme on vise à retrouver la mobilité des ailes perdues de l'oiseau."

Si vous souhaitez vous procurer "Lettre à un vieux poète", de Dominique Sorrente, vendue aux prix de 3 €, rendez-vous sur le blog des éditions du Port d'Attache animées par Jacques Lucchesi et situées à Marseille, http://editionsduportdattache.over-blog.com/ 

vendredi 6 novembre 2015

"Obscénités", de Marc Bonetto


Le lecteur ne pourra pas dire que ce recueil ne porte pas bien son titre. Il s'agit en effet d'une collection d'obscénités, écrites par Marc Bonetto, constituée d'une suite de textes courts et de haïkus, entrecoupés de quelques interludes.
A ce propos, j'apprécie beaucoup l'adaptation qui est faite de la forme poétique du haïkaï, appréciée d'ordinaire par les classiques éthérés. Comme dans les "Disparates", autres textes de Marc Bonetto, on est dans le percutant.
A part que dans la majorité des cas, ici, il est question de sexe. En général, mais pas toujours.
Et quand des textes parlent d'autre chose que de sexe, ils paraissent comme isolés. A moins d'admettre une bonne fois pour toutes que le monde est copulation et que le sexe est expressionniste. Car dans "Obscénités", il tient plus de Jérôme Bosch que de l'érotisme BCBG. Paillard et rigolard, voire folkloriques (militaires et curés). Il y a de l'humour noir aussi, c'est le moins que l'on puisse dire.
En voici quelques extraits :

"Légionnaire besogné
Par un bouc en rut
Elle observe, la mascotte"

"Double dilatation
Elle fait minette
Aux religieuses enlacées"

"Eh bien, compagnons de débauche et vous, dames lascives, ne voyez-vous pas, dans les vapeurs du haschisch, cet œil qui nous regarde et nous juge ?
Non, mes amis ne voient que le plaisir, et si un œil les observe, ils l'inviteront à partager bonheurs et joies qu'ils prodiguent sans réfléchir, eux."

"Le canon sur la tempe
Mouette rieuse
Du sang sur le sable"

"Allongés sur la barrière
Ils copulent au soleil
Les lézards immobiles"


"Obscénités" de Marc Bonetto est publié dans la collection des Minicrobes de la revue "Microbe", animée par Eric Dejeager et Paul Guiot. Le recueil est vendu avec la revue (les 8 numéros et recueils correspondants à 17,60 € tarif Europe), voir le blog http://courttoujours.hautetfort.com/. 

samedi 24 octobre 2015

"L'envolée des libellules", de Cédric Landri


Il y a beaucoup de délicatesse dans ces poèmes de Cédric Landri, qui forment le cycle de "Les échanges de libellules", publié par les éditions de "La Porte". C'est presque une marque de style chez l'auteur. D'ailleurs, la délicatesse se retrouve même dans les élytres des libellules. 
Ici, il semble qu'il s'agisse d'un dialogue intime entre deux personnes formant un couple. Comme une musique de chambre composée, d'un côté avec les ustensiles (pas seulement de cuisine), parfois merveilleux du quotidien, et de l'autre, avec les instants domestiques qu'ils procurent.
Dans ces courts poèmes en vers, une prime est donnée à la lisibilité. Il y a aussi une chute dans chacun de ces textes, qui tiennent à la fois du haïku (sans en avoir la forme fixe) et de l'insolite.
Bref, avec "Les échanges de libellules", vous passerez un agréable moment de lecture, à ne pas vous prendre la tête, qui vous fera oublier que la poésie est une chose intimidante et un vecteur d'imagination.
Extrait de "Les échanges de libellules" :

"Un jour
les forces instables
s'inverseront
l'équilibre du déséquilibre
prendra une tournure
originale et cruelle
les repas se feront
avec les ailes

Peux-tu reformuler
pour un cerveau qui lambine ?

Dans quelques décennies
pour Noël
les dindes nous goberont."


Pour vous procurer ce recueil de Cédric Landri, vendu au prix de 3,80 €, vous pouvez écrire à l'éditeur : Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin 02000 Laon.

lundi 12 octobre 2015

"Un grisé cependant", de Line Szöllösi


La poésie de Line Szöllösi est délibérément lyrique, autant vous prévenir tout de suite. A mes yeux, c'est une qualité.
Détail amusant : dans ce recueil intitulé "Un grisé cependant", et que publie Jean-Pierre Lesieur en complément à sa revue "Comme en poésie", les poèmes (tous en vers libres) raccourcissent au fur et à mesure que l'on avance dans la lecture du livre.
Le premier texte - "L'H" c'est celui de l'hortensia - se prolonge sur plusieurs pages. Quant aux autres textes, ils font une page, et à la fin, il y a deux poèmes par page. 
Ici, plus qu'ailleurs, la multiplicité des images visuelles vient de la multiplicité des mots employés. De ce point de vue, le titre du dernier poème de "Un grisé cependant" éclaire le reste du recueil, puisqu'il s'intitule "Éloge du vocabulaire".
La démonstration se vérifie particulièrement dans "L'h", dans lequel le mot hortensia appelle un monde entier. Il y a de la virtuosité là-dedans. Et aussi de la fantaisie, si ce n'est de l'humour. 
A lire ces textes, je me dis que Line Szöllösi cache sa sensibilité derrière ses pirouettes, et son ironie, épaulée par un sens aigu de l'observation, n'est pas pour me déplaire.  Car j'aime bien que le poème, reflet de nos états d'âme changeants, reflète également la diversité du monde.
Voici un poème extrait de "Un grisé cependant" :

"Le centre administratif

A découper suivant les pointillés
pour une remise en cause, je vins à ce chef-lieu
passée la forêt aux terres brûlées

découper
le cavalier seul, le pipe-line sur le bord du fleuve
les singes en liberté
et je fus taverne Flamingo
jouer au consul, vieux rêve de mescal

découper la seconde partie du jour
devant moi soudain le donia sur son alezan
et les bottes de cuir de l'homme qui l'escortait,
découper une sorte de balançoire mentale,
action répétitive, salutaire pour oublier

puis prendre un numéro de 1 à 100
à l'entrée, après le sas en plastique
découper la tête de l'employé
à moustache en forme de soutache
et le dossier bien mérité en main
découper la sous-préfecture
le bus du retour, méthodiquement
y compris les voyageurs
suivant fidèlement les pointillés
afin de supprimer les formulaires
et ce que trafiquent les registres
à l'abri de leurs grands ciels nuageux."


Pour commander "Un grisé cependant", de Line Szöllösi", vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le blog de la revue "Comme en poésie", http://comme.en.poesie.over-blog-com/