samedi 28 mai 2022

"Prolégomènes au huitième manifeste", de Jehan Van Langhenhoven

 


Nostalgie, quand tu nous tiens !

Publié par les Éditions de l'Harmattan, dans sa collection "Poètes des cinq continents", "Prolégomènes au huitième manifeste", de Jehan van Langhenhoven, est un hommage rendu au surréalisme et à ses poètes précurseurs (Rimbaud, Lautréamont par exemple).

Ce livre, divisé en deux parties, respectivement dénommées "Prolégomènes au huitième manifeste", suivi de "Du surréalisme raconté à Mamadou Slang et à sa bande au Rendez-vous des amis", fonctionne à la manière d'une rétrospective cinématographique, ce qui donne à ce livre une légèreté qui aurait pu lui échapper, dans un hommage plus frontal, monolithique.

Dans les fragments en prose (ou en vers) qui composent chacune des deux parties du livre, sont cités des vers d'œuvres surréalistes et/ou des anecdotes de quelques temps forts du mouvement.

La deuxième partie est encore plus originale puisque, comme son titre l'indique, une tentative d'explication du surréalisme a lieu auprès de plus jeunes générations.
Cette tentative n'est pas totalement vaine, car même si les repères culturels sont différents, l'état d'esprit peut toujours se retrouver, avec cet amour de la liberté, irréductible, du moins dans la tête.

À signaler également que dans ce livre, les récupérations du mouvement surréaliste (la bourgeoisie de ses fondateurs, le stalinisme d'Aragon et d'Éluard) ne sont pas escamotées, mais plutôt soulignées avec humour.

Avec ses "Prolégomènes au huitième manifeste", Jehan van Langhenhoven prêche un converti.

Extrait de "Du surréalisme raconté à Mamadou Slang et à sa bande au Rendez-vous des Amis" :

"Le Surréalisme, c'est Aragon désireux de gifler un mort, iconoclastie majeure, et Breton, sublime éclaireur sans relâche à la manœuvre systématiquement ratant ses rendez-vous avec l'Histoire. Le surréalisme c'est Salut les gars de Ménilmontant tout le monde en piste… le juke-box de nouveau faisait rage et pour eux le surréalisme c'était moi… Ptérodactyle attardé encombré de bons mots et de citations au cœur d'un monde où le livre, comme le politique - à l'exception du refus du bourge ! - et L'Histoire ne pouvait que s'avérer interdit de séjour. Aussi comment, mesurant la totale inadéquation et pourquoi impudeur de mes paroles, ne pas ici enfin me souvenir du Capitaine Nemo proférant : Mon électricité n'est pas la vôtre…"

Si vous souhaitez vous procurer "Prolégomènes au huitième manifeste", de Jehan van Langhenhoven, qui est vendu au prix de 9 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-harmattan.fr/livre-prolegomenes_au_huitieme_manifeste_ente_de_jehan_van_langhenhoven-9782343235059-70717.html

"Joseph Karma", de Denis Hamel

 


Publié dans la collection "Derrière les pages du Semainier", par les Éditions du Petit Pavé, "Joseph karma", est, comme le précise la quatrième de couverture, "un récit autobiographique en partie fictionnel."

Pour une fois, vous me reprocherez peut-être de ne pas trop me fouler, mais je continue de citer cette quatrième de couverture qui dit très bien les choses, et à laquelle je ne pourrai rien ajouter de plus précis : "Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l'auteur Denis Hamel."

Si je parle donc de ce livre, c'est parce que j'ai aimé le ton employé par l'auteur dans ces pages : écriture sans fard, mais précise, pas d'apitoiement, ni de haine contre une société si peu "compréhensive", ce qui pourrait pourtant se concevoir.

À titre d'exemple, ce passage : "Il y eut d'autres déceptions, d'autres ratages, et les choses allèrent de mal en pis. Non seulement il était de plus en plus solitaire et isolé, mais il renonça bientôt à faire le moindre effort pour sortir de cette situation."

Cependant, si Joseph Karma ne cherche pas des excuses quant à sa vie. de manière en apparence paradoxale, c'est sans doute dans le domaine artistique que ses opinions sont les plus tranchées et sévères. Mais là encore, cela peut se comprendre, d'autant plus qu'il y a effectivement du vrai là-dedans :

"Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d'émotion et d'expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle [...]"

En annexe à ce récit, est publié un "Échange avec Denis Hamel, par Loan Diaz, pour la revue Poetisthme (mai 2021)."
L'illustration de couverture est de Marie-Anne Bruch.

Si vous souhaitez vous procurer "Joseph Karma", de Denis Hamel, qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.petitpave.fr/petit-pave-joseph-karma-890.html

"Un nerf de famille" et "Broutilles", de Tom Saja

 



Il m'a été impossible de "départager" ces deux recueils de Tom Saja, publiés en même temps. C'est pourquoi je parle ici de tous les deux.

"Un nerf de famille" a été publié par les Éditions Balade à la Lune, tandis que "Broutilles" a été publié par Bruno Guattari Éditeur, dans sa collection Cahiers [appareil].

Formellement, ces deux livres n'ont rien à voir.
"Un nerf de famille" est composé de courtes proses, et tient plus du recueil conceptuel, car derrière le nerf, dont il est partout question ici, se cache bien autre chose.
"Broutilles" est, quant à lui, composé de poèmes en vers libres, et comporte cinq parties, qui n'ont pas de rapports apparents entre elles.

Au-delà de ces différences, "Un nerf de famille" et "Broutilles" ont, à mes yeux, un point commun essentiel, puisque le thème sous-jacent de ces deux livres me semble être les origines.

Tom Saja explore ainsi son côté "bandit," rebelle, sauvage, qui m' a rappelé l'exploration de Rimbaud dans "Une saison en enfer".

Cependant, que ce soit dans "Un nerf de famille" ou dans "Broutilles", il n'y a rien de dramatique dans cette recherche, rien de vital. Ou bien alors, ça passe en douce, avec philosophie, avec, tout de même, quelques formules qui claquent bien.

Alors qu'il s'agit seulement des deuxième et troisième recueils publiés par l'auteur, je suis étonné par leur sens de l'équilibre, la précision de l'écriture aussi. Dans ces deux textes, il n'y a rien de trop, mais tout de même ce qu'il faut.

Extrait de "Un nerf de famille", de Tom Saja :

"je me souviens, j'étais dans le paradis et des gens m'en ont sorti. des gens avec des blouses des pinces et des cernes sous les yeux. ils m'ont sorti parce que c'est leur métier que je puisse continuer hors du paradis."

Extrait de "Broutilles", de Tom Saja :

"ma barbe est fine encore
n'est pas né le rasoir qui
pourra la tailler
le coupe-chou qui saurait
reposer sur ma gorge
mon gras de poulet
sans tâter de la carotide
juste une goutte de sang
un filet de nectar rouge
et la terre tremblerait
avec mes ancêtres se retournant
dans leurs tombes
piaillant dans leurs cages thoraciques
s'arrachant les cuticules
à lacérer le bois de leurs cercueils
suppliant
de revenir à la ville
pour juguler mes velléités de
m'arracher à mes racines"

La photo de couverture de "Broutilles" est de Philippe Agostini.

Si vous souhaitez vous procurer "Un nerf de famille", qui est vendu au prix de 13,90 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-ballade-a-la-lune.com/?pgid=kl9y0ffi-5506e2c4-388b-4bd9-b000-acb676d3037d
ainsi que "Broutilles", qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://brunoguattariediteur.fr

jeudi 28 avril 2022

"Fiefs", de Xavier Frandon

 

Publié par les Éditions du Cygne, dans sa collection "Le chant du cygne", "Fiefs" est le quatrième recueil publié de Xavier Frandon.

À cet égard, le titre de "Fiefs" renvoie à une réalité qui me parle : celle de chaque personne enfermée sans sa forteresse d'individualisme : voilà ce que donne la vie dans les villes, la majorité des personnes y habitant.

"Fiefs" de Xavier Frandon fonctionne donc comme une galerie de portraits réalistes, s'employant à montrer les contradictions de chaque personne, ses aspirations vers le haut, comme ses envies d'aller vers le bas.

Du point du style, "Fiefs" me semble être un retour aux sources (pour l'auteur, et par rapport à "L'adieu au Loing, que j'ai publié en 2016), vers plus de classicisme. Beaucoup de vers sont assonancés, et le rythme est très présent (au milieu du vers, par exemple).
Or, écrire une poésie classique avec un contenu moderne est quelque chose d'assez rare, aujourd'hui, pour être signalé.

Ainsi, le lecteur que je suis ne doute pas d'avoir affaire à de la poésie, même quand les vers ne sont pas rimés.

Extrait de "Fiefs", de Xavier Frandon :

"Même si la vie est complexe, difficile d'agir;
Il bosse de la nuit à la nuit, et le soir,
Il est saoul de fatigue. tout relâche, chez lui,
Ou dans un bar, où il embrasse ses amis.

Il laisse passer : ça passe. Après tout, c'est détente,
Pause connexe, et vide, à parler du boulot,
Mais un voyage ce serait super, et l'amour
Passe au loin : le Temps est si précieux.

Il prend l'air dans la nuit aseptisée de Paris.
Oh ! Voici une autre conversation sérieuse !
Il s'en fout, il se moque, essuie le sujet, passe

Du rire à l'obscurité. Puis, sans plaisir,
Une saine, et vague tristesse ramène le lendemain,
À neuf heures, le vieux petit garçon au bureau."

Si vous souhaitez vous procurer "Fiefs", de Xavier Frandon, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site des éditions : http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-fiefs.html

lundi 25 avril 2022

"Non- lieu", de Clément Bollenot

 

Publié par les Éditions de "L'Ail des ours", dans la collection Grand Ours, "Non-lieu" de Clément Bollenot, est une suite de 51 textes en prose.

D'emblée, ce qui m'a saisi et séduit, dans ce recueil, c'est sa qualité cinématographique, qui consiste à laisser se succéder des textes comme autant de plans, dont il n'est pas toujours facile de reconstituer la causalité. Il y a des blancs, des reprises entre les textes.

Et la poésie de situation qui s'en dégage, plutôt que de se concentrer sur l'unité du texte, repose sur l'ensemble des proses, avec cette impression de rêve éveillé, de regards qui se croisent et se font face, et qui n'émergent pratiquement pas de leur mutisme.

En tout cas, il n'y a pas de dialogues ici. Chacun préfère demeurer dans sa solitude. Individualisme des villes. Le personnage principal de "Non-lieu"' semble être d'ailleurs, non pas un être humain, mais ce train qui va à la rencontre des images.

Extrait de "Non-lieu", de Clément Bollenot :

"31
le train ne repart toujours pas.

là-bas, sur les murs de l'appartement, la femme jeune, solitaire, affiche les enregistrements du sismographe qu'elle a elle-même fabriqué, un stylo, la pointe posée sur le papier. lorsque le train fait vibrer la carcasse de l'immeuble, le stylo tangue de gauche à droite à gauche. les feuilles sont zébrées de gribouillis, on dirait les dessins d'un enfant de trois ans sur l'échelle de richter.

aujourd'hui, la page est blanche, le train doit être arrêté quelque part."

Les illustrations du recueil (dont celle de la couverture) sont de Juliette Choné.

Si vous souhaitez vous procurer "Non-lieu", de Clément Bollenot, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-aildesours.com/clement-bollenot-non-lieu/

vendredi 8 avril 2022

"L'usure du chagrin", d'Annie Dana

 




Publié par Vincent Rougier Éditions, dans sa collection des "Plis urgents", "L'usure du chagrin", d'Annie Dana, est un recueil bilan, même si ce n'est pas forcément le dernier de son autrice !

Chaque étape de sa vie, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse (peut-on encore utiliser ce terme, aujourd'hui que tout est atténué ? "Troisième âge" paraît beaucoup plus à la mode) est passée en revue.

Un moment, le lecteur se dit que les plus jeunes devraient lire ces poèmes pour éviter de se planter de la même manière que nous, une fois adultes. Puis finalement, on est obligé de reconnaître que ça ne leur servira pas de leçon.

D'ailleurs, ce petite livre n'est surtout pas une leçon, mais plutôt une interrogation suspendue dans le présent, dans lequel le sens de la vie et la pérennité de l'amour continuent à poser question.

Pourtant, l'illusion d'un recueil définitif a fonctionné. Car les choses y sont dites avec simplicité, mais surtout élégance.

Extrait de "L'usure du chagrin", d'Annie Dana :

"Nous avons perdu le fil de nos vies
En nous refusant de les vivre
Par une volonté opiniâtre
D'entretenir une illusion
Nous rejetions les conseils bienveillants
Au nom d'une lucidité
Que nous imaginions sans limite
Mais sur le chemin escarpé
Où nous nous traînions en aveugle
Aucun lendemain ne nous appartenait plus
Déjà nos visages ignoraient les miroirs
Aucun ne s'en trouvait qui put refléter l'âme
Toute fin suppose un moyen
Pensions-nous
Et nous affrontions la démesure
Sans trembler"

La préface est de Mathias Lair et les illustrations de Vincent Rougier.

Si vous souhaitez vous procurer "L'usure du chagrin", d'Annie Dana, qui est vendu au prix de 16 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.rougier-atelier.com/?product=pu63-lusure-du-chagrin-annie-dana-livret-1

dimanche 3 avril 2022

"Une femme c'est un indien", de Murièle Camac


Je connais bien l'écriture de Murièle Camac. Après avoir été l'un de ses premiers lecteurs, j'ai édité son quatrième recueil, intitulé "En direction de l'ouest", en 2019.

Cinq recueils en dix ans, tous publiés chez des éditeurs différents : preuve objective d'une qualité d'écriture, et en même temps, pas de publications pléthoriques, mais des apparitions régulières. Tout cela, pour moi, signifie quelque chose.

Il reste que j'ai été bufflé par le contenu de ce cinquième livre : "Une femme c'est un indien", publié par les Éditions Exopotamie, qui "passe la vitesse supérieure" et constitue une nouvelle étape significative dans ce parcours poétique.

Ici, en effet, l'identité du style - aisément reconnaissable - de Murièle Camac, est doublé d'un véritable dessein. De ce point de vue, ce livre est le plus engagé de son autrice.

En faisant de la femme un indien, Murièle Camac en dresse un portrait sociologique, rempli d'ironie, mais aussi de véhémence, à l'égard de ces autres qui sont les hommes. À ces premiers le costume et le pouvoir que ça sur-tend. Aux femmes la différence de "l'indien dans la ville", cette sauvagerie qui n'est pas la liberté.

En même temps, ce portrait de la condition féminine n'est pas figé. Il montre comment la femme se libère au fur et à mesure que la chronologie avance, même si cette libération n'est évidemment pas certaine.

L'écriture de Murièle Camac est plus que précise. Elle est pointilliste. Elle utilise le registre familier et en même temps, parsème ses poèmes de références littéraires. Les textes sont concentrés, les images n'y sont pas distribuées à tout va. Bref, le lecteur est souvent surpris par cette écriture qui sait aller vite et bref.

Au décalage de l'ironie répond le décalage de l'écriture. Avec des mots simples, faire du nouveau.. qui se lit bien !

"Une femme c'est un indien", c'est pour l'instant (après plusieurs mois, tout de même !), ma meilleure lecture poétique de cette année 2022.

Extrait de "Une femme, c'est un indien", de Murièle Camac, son premier poème, à la valeur de programme, extrait de "Tapisserie" (titre de la partie du recueil) :

"Il était une fois un indien, une femme -

une femme c'est différent - différent d'un homme.
Une femme c'est un Indien :
Un indien, donc quelqu'un de complètement différent.

Une femme, avant d'affronter la torture, doit savoir
chanter son chant de mort.
Elle chante :
sa quête,
son départ,
ses vêtements repasses,
sa plongée nue dans la mer,
son île, son gel, son sommeil.
Le mouvement et la reconnaissance d'un rien.

Il était une fois un Indien, et elle chante.
Personne d'autre qu'elle-même n'est là pour entendre
son chant de mort - il ne s'adresse qu'à elle-même.
Personne d'autre qu'elle-même ne la lira.

Quand on a fait cela, on peut affronter le pire.

Une femme enferme son chant de mort dans ses
tiroirs, et puis elle va danser.
Toutes les danses lui sont possibles.

On entend son rire : elle se moque du pire."

La photographie de couverture est de Karine Rougier.

Si vous souhaitez vous procurer "Une femme c'est un indien", de Murièle Camac, qui est vendu au prix de 17 €, rendez-vous surs le site de l'éditeur : https://exopotamie.com/collections/produits/products/une-femme-cest-un-indien