lundi 4 juin 2018

"Gorgonzola", de Laurent Robert


"Gorgonzola", de Laurent Robert, publié par les Éditions "La chasseur abstrait", relate la vie d'Émile Zola, racontée en tankas, cette forme poétique du Japon en 5 vers courts et libres.

J'ai beaucoup aimé la part de mystère que dégage ce livre.

La forme du tanka met de la distanciation et de la retenue avec son sujet. Elle empêche le lyrisme de s'épancher sur un personnage (et son oeuvre) que tout le monde n'est pas obligé d'apprécier.

Même si je n'ai pas forcément tout compris des épisodes de ces tankas, leur mystère, née de la brièveté des poèmes, crée la poésie, et contribue à réactualiser l'histoire d'Émile Zola, avec aussi une vision kaléidoscopique de tout ce qui tourne autour de lui.

Extraits de "Gorgonzola", de Laurent Robert :

"          62

            Les chambres de bonnes
La beauté dans les latrines
             La vaisselle sale
L'insipide nourriture
Des bourgeois bouffeurs de liards


            63

            On cherche un soleil
Une chaude épiphanie
             La consolation
Sur aucune page rien
Fors la bourgeoise tambouille


            64

            Au Bonheur des Dames
Temple des frivolités
             Nymphes et déesses
Enivrées par la réclame
Les rendus le bon marché


             65

             Savante anarchie
Aux régiments des rayons
              Désordre voulu
Des chemises des dentelles
Froufrou continu des robes"

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Gorgonzola", de Laurent Robert, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site des éditions : http://www.lechasseurabstrait.com/

"La tentation", d'Alain Wexler


Voilà un livre qui est intéressant à plus d'un titre.

"La tentation", d'Alain Wexler, publié par les Éditions Henry, est tout d'abord intéressant pour des raisons, je dirais, externes.

Il apporte la preuve qu'un revuiste (Alain Wexler anime la revue Verso depuis 1977) peut être un bon, voire un très bon poète, et du moins, a le droit d'être reconnu en tant que poète. Et cela, poètes publiés en revues (je suis bien placé pour le savoir), vous l'oubliez régulièrement et vous l'oublierez dès demain, concentrés que vous êtes sur vos propres textes qui ne sont pas plus mauvais, mais pas  non plus meilleurs que ceux de votre revuiste !...

Ensuite, en ayant publié 5 livres en 35 ans, Alain Wexler montre qu'on peut continuer à respirer quand même. À nouveau, prenez en de la graine, poètes pressés d'éditer et à qui l'édition n'apporte pourtant aucune joie durable !
Vous êtes trop nombreux, tous comme vos livres, et personne ne s'en souvient ! Mais vous continuez quand même à espérer quelques chimères...

En tout cas, je me souviendrai de "la tentation", qui, à mes yeux, est, à ce jour de juin 2018, l'un des deux ou trois meilleurs textes de poésie que j'ai lus cette année, ce qui n'est déjà pas une si mince affaire, rien que par rapport aux nombres de chroniques rédigées ici...

Bon, je ne vais pas disserter sur le fait de savoir si les poèmes d'Alain Wexler ressemblent à ceux de Francis Ponge. À mon avis, seuls leurs titres y ressemblent : "La lime", "La guêpe", "Les toits"...

À première vue, le lecteur voit qu'il est question de choses matérielles.

Cependant, certains mots sont beaucoup moins matériels : "Train de nuit", ou encore "La tentation", qui donne son titre au livre et qui pour moi, est une énigme.

Derrière ces titres se cache, en fait, une belle construction lyrique, qui n'est pas qu'une construction.

Ce qui me sidère, c'est qu'en parlant d'une seule chose, à chaque fois, Alain Wexler recrée la totalité d'un monde, dans lequel toutes les choses s'imbriquent. Et les mêmes choses reviennent souvent dans des textes différents. L'escargot, par exemple, qu'il m'a semblé voir ramper dans plusieurs poèmes. L'escargot qui pourrait parfaitement résumer cette poétique du tout.

Ce n'est pas en une seule lecture que vous épuiserez les mystères de "la tentation", d'Alain Wexler. C'est un livre qui vous tient chaud et vous apporte plein d'images à imaginer.

Extrait de "La tentation", d'Alain Wexler, la première strophe de "Train de nuit" :

"Ignoré, le voyageur se replie sur l'essieu.
Qui s'écarte de la nuit ?
Ô double destinée de l'acier
Qui déroules un lit sonore !
Un orchestre de percussions et de vents
Cloue le dormeur dans son lit.
Qui veut être seul ?
L'air du dehors ébouriffe l'insomniaque
Et s'engouffre dans l'accordéon.
L'insomnie lance
Des trains aveuglants à sa rencontre.
Les vents assourdissent les transports.
Les transports couchent le voyageur sur la voie.
Mais les transports raient le verre.
Comme un doigt sur la soie !
Les vents assourdissent les transports.
On efface toutes les gares.
Entre le départ et l'arrivée, l'accordéon s'étire
Et le son meurt dans la dernière gare.
La nuit et son cortège de vents mélancoliques
S'engouffrent dans l'accordéon,
Le voyageur, das un effort surhumain,
Tente d’assourdir le vent
Et ne replie que l'accordéon."

"La tentation" d'Alain Wexler est préfacée par Louis Dubost (son premier éditeur au Dé Bleu). Et l'illustration de couverture est d'Isabelle Clément.

Si vous souhaitez en savoir plus sur ce recueil, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : http://www.editionshenry.com/

dimanche 27 mai 2018

"A l'insu de nos lèvres", de Léon Bralda

"A l'insu de nos lèvres", de Léon Bralda, édité dans la collection Polder de la revue Décharge, et l'un des premiers textes publiés de son auteur, est résolument un recueil rétrospectif.

Le lecteur y traverse des souvenirs de l'enfance, c'est à dire, par exemple, de lieux, du père, de l'école.

Cette évocation continue m'a plu par l'ambiance suggérée d'un monde disparu, d'endroits propices au rêve.

Reviennent souvent à travers ces pages des "murs", prétextes comme nuls autres au travail de l'imagination. Sans doute cette autre casquette de l'auteur, Léon Bralda, qui est également peintre, joue t-elle dans le rendu des images.

En dépit, à mes yeux, de formules parfois grandiloquentes à mes yeux (le Vivre, le verbe, les Ô), j'ai aussi et surtout aimé la tenue de ces poèmes en prose, qui me rappelle d'autres écritures de plus en plus rares aujourd'hui.

Ainsi, la nostalgie d'une époque renvoie à la nostalgie d'un style.

Extrait de "A l'insu de nos lèvres", de Léon Bralda :

"Le mur avait dressé son manque de sommeil sur l'épiderme de nos rêves, laissant les cauchemars poindre au plus profond des draps. Nous écoutions la forge humaine qui martelait au fond du domicile...

Nous écoutions se faire les crevasses du vide en ces voix façonnés à coups de tempes et de pas. Nous entendions le froissement des mots contre la chair éparse des papiers peints. Et le mur infusait des relents de désastre et d'incompréhension pour une éternité sur les lèvres des fils."

La préface est de Chantal Dupuy-Dunier. L'illustration de couverture est de Lionel Balard, autre nom de l'auteur.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "A l'insu de nos lèvres", de Léon Bralda, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.dechargelarevue.com/-La-collection-Polder-.html

samedi 26 mai 2018

"Grand Centre", de Leafar Izen


Il s'agit du premier roman, publié par les Éditions du Bord du Lot, de Leafar Izen, qui écrit par ailleurs des poèmes et qui a été publié dans le numéro 78 de "Traction-brabant".

"Grand Centre" est un roman d'anticipation qui se passe en France, aux alentours des années 2050. Le Grand centre est ce qui reste des grandes villes, la très grande majorité des humains (quelle que soit leur origine) ayant été rejetée dans les dépotoirs de ce qui pourrait s'appeler banlieue (en plus grave encore) et survivant sans aucune source de revenus officiels.

Les seules personnes qui relient le "Grand Centre" au reste du pays sont des marchands qui se comportent comme des dealers (de drogue) et se déplacent dans des véhicules myriapodes, appelés cloportes.

L'impression dominante laissée par ce roman est son côté sombre; même quand il se déroule le jour, on a l'impression qu'il se déroule la nuit.

L'histoire est celle d'une vengeance conduite par deux amis plus ou moins destroy. 

"Grand Centre" est un roman construit par bribes de séquences, où alternent des séquences temporelles différentes, des points de vue de personnages également différents, exprimés en direct ou par le truchement d'un dictaphone.

Il ne m'est pas possible de vous en dire plus, au risque d’abîmer le suspens.

En voici le tout début :

" En matière d'homicide, selon l'idée reçue, le plus difficile serait de tuer pour la première fois. "Ce n'est pas le souvenir que j'en garde" disait-il. Lui qui prélevait les existences avec la même indifférence qu'on éprouvait à cueillir un coquelicot le long d'un chemin de campagne, quand les printemps promettaient des étés radieux et qu'il existait encore des filles et des garçons assez insouciants pour prendre ces promesses au sérieux.
  Félix prétendait n'avoir rien ressenti de particulier au moment de mettre fin à la vie d'autrui. "Les images demeurent, mais mon esprit, au moment de presser la détente, paraissait s'absenter", m'avait-il affirmé.
  Il vous faisait l'effet d'un spectateur distrait, indifférent à sa propre fiction.
  Les souvenirs de cette époque n'avaient pas disparu, mais ils lui étaient devenus aussi étrangers que ces portraits de familles inconnues dont il fit longtemps collection. Et ce néant émotionnel m'étonnait davantage encore que les événements improbables qui jalonnent son existence."

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Grand Centre", de Leafar Izen, qui est vendu au prix de 17 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : http://www.bordulot.fr/detail-grand-centre-355.html
Quant au site de l'auteur, en voici le lien : http://www.leafar-izen.com/

dimanche 13 mai 2018

"Les tweets du pinson et autres aléatoires", de Jean-Claude Touzeil


Les quelques poèmes de Jean-Claude Touzeil publiés dans ce livre par les Éditions Gros Textes, sous le titre de "Les tweets du pinson et autres aléatoires", sont apaisants de simplicité.

Occupés le plus souvent par l'enfance et la campagne, avec les animaux qui l'occupent, ces textes remettent les pieds sur terre au lecteur, tout en gardant la tête dans les nuages.

Avec quelques jeux de mots, des mises en situation humoristiques, ils vous montrent que le bonheur peut exister sans chichis, ici-bas, loin de l’immatérialité des écrans et des métaphysiques torturées et guerrières.

Extrait de : "Les tweets du pinson et autres aléatoires", de Jean-Claude Touzeil :

"Frères

Entre un filet d'accordéon
dans les quartiers sensibles
une bouffée de feuilles mortes
sous les pieds de l'enfance
et des copeaux d'utopie
le long des chemins de halage
nous sommes toujours en partance
pour des pays paisibles
où l'on cueille des étoiles

des pays sans limites
où les jardins sont des îles

des pays à bâtir
où les hommes sont frères"

La couverture et les pages intérieures de ce livre sont joliment illustrées par Yves Barré.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Les tweets du pinson et autres aléatoires", de Jean-Claude Touzeil, qui est vendu au prix de 7 €, contact sur le site de l'éditeur (Gros Textes) : https://sites.google.com/site/grostextes/

dimanche 15 avril 2018

"Soleil plouc", de Laurent Bouisset


Publié par les Éditions "Le Pédalo ivre", "Soleil plouc" est le deuxième livre de Laurent Bouisset.

Le premier, je le connais bien, l'ayant édité à l'enseigne du Citron Gare.

Alors, commençons par dire quelque chose de simple et d'imprécis : "Soleil plouc" se situe dans la continuité, et en même temps, constitue une évolution, par rapport à "Dévore l'attente".

En effet, le lecteur y trouve ce qui fait l'originalité de l'écriture de Laurent Bouisset.

Un côté énervé, célinien (avec tout de même quelques points d’exclamation, des caractères en italique ou en majuscules, des points de suspension, marquant des changements d'intensité).

La différence avec Céline (pour citer cette référence d'ordre général), c'est qu'il y a là le vrai souci de l'humanité souffrante, son obsession même, et une lucidité constante par rapport à son impuissance à changer les choses.

En ce sens, "Soleil plouc" reprend "Dévore l'attente", là où il l'avait laissé.

Les poèmes, ici, digèrent davantage leur révolte, le temps aidant, devenant plus lyriques et adoptant un sourire lucide et lumineux qui vient sans doute de l'Amérique latine. 

Ces poèmes donnent aussi plus dans l'humour. Ils trouvent surtout leur format naturel, leur respiration évidente, je devrais peut-être dire, leur "souffle". Cette manière de commencer à raconter une histoire en vers, puis de digresser. Et plus des mots sont ajoutés, plus l'auteur semble en retrancher, comme s'il cherchait à retenir une vérité, avant qu'elle ne s'échappe malgré tout. 

Il faut préciser aussi que Laurent Bouisset pratique avec aisance la lecture orale, la performance, et donc il sait rythmer ses poèmes, les faire progresser, si la nécessité de leur développement est là (car à l'inverse, certains poèmes dans "Soleil plouc" sont très courts).

Extrait de "Soleil plouc", "Un sourire vrai" :

                              " Pour mes amis guatémaltèques

valeur entière à ce cliché
ce lent cliché que mentalement
du grand volcan
je suis en train de développer
parce que justement : il n'a rien d'immortel
l'impression essaimée par mes seuls yeux
aura la beauté d'être brève
et détachée du lieu bientôt

déjà je vois que se retire
un petit gant de brume molle
des hauteurs apaisées du grand cratère

déjà j'entends couler de l'eau
et je le découvre volatil, le caféier

mouillée de nuit cette prairie impertubable
dont l'herbe fuit,
les arbres courent et le vert sombre...

au bord sans bruit de disparaître
ou de rêver...
un cheval brun discret attend...

pour n'avoir rien voulu garder de ce tableau
pour avoir oublié le mot vouloir sur un caillou
j'ai regardé ma vie sans haine
j'ai goûté l'heure obscure intensément

debout, seul
égaré de mes projets

face au silence assis
du géant rocailleux en arrière-plan
qui sans peine aurait pu
me terrasser de suffisance
mais préférait, je crois
régner sas morgue
massif et léger face au temps

un peu de pluie chaude approchait, je me souviens...
ou je croirai m'en souvenir un jour, faible nuance...

alors j'ai semé pour conclure
un sourire vrai dans la terre calme
avant d'emprunter le chemin du soir
allégé d'un volcan entier et le pas lent"

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Soleil plouc", de Laurent Bouisset, qui est vendu au prix de 10 € (+ 3 € de frais de port si achat par correspondance), rendez-vous sur le site de l'éditeur (le Pédalo ivre) : http://www.lepedaloivre.fr

mercredi 11 avril 2018

"Sang & diesel" et "Chute de fiel", de Morgan Riet

Publiés par les Éditions Gros Textes, "Sang & diesel" et "Chute de fiel", de Morgan Riet, sont deux recueils indépendants, réunis en un seul volume par le même éditeur.

L'un est illustré en couleurs par Chantal Godé-Victor ("Sang & diesel") et l'autre est illustré en noir et blanc par Matt Mahlen ("Chute de fiel"), les deux textes étant imprimés l'un à l'envers de l'autre, et constituant les deux faces d'un même livre.

"Sang & diesel" regroupe des poèmes routiers, impressions traduites en vers par le poète, lorsqu'il conduit sa voiture, surtout pour aller et revenir du travail. Il y est question de ronds-points, de paysages, d'embouteillage, d'accident.

"Chute de fiel" regroupe, toujours écrits en vers libres, quelques attaques bien senties contre des archétypes de poètes qui se prennent pour des (h)auteurs. Et là, je ris ! Cela peut d'ailleurs aussi concerner l'auteur de ces textes lui-même, qui se piège parfois, sans le vouloir.

À mes yeux, un point commun existe entre ces deux recueils, qui montrent une même méfiance vis à vis de la chose naturellement poétique, car volontiers coupée du monde réel. Ce cliché de poète adepte de l'art pour l'art.

Ainsi, Morgan Riet met la distance et l'humour avec ces choses qui devraient être obligatoirement ressenties par un poète normal, comme lorsqu'il écrit que les "sanglots longs des violons" ne sont pas qu'une question d'automne, par exemple.

Le style de l'auteur, assez aisément reconnaissable, est la signature de cette distance prise avec le lyrisme "classique".

Bien sûr, l'écriture demeure poétique, mais elle aime couper ses vers, quand ils sont pris par des élans trop étirés, et en appelle à la précision des micro-effets poétiques, bref à une sorte de taille dans le maigre.

La préface de "Chute de fiel" est signée Vincent Motard-Avargues.

Extrait de "Sang & diesel", de Morgan Riet :

"Ellipse vespérale

Collée à un phare
de la voiture,
une aile de papillon.

Calée
contre l'instant,
cette échelle

par où elle monte, 
masquée par le gaz

d'échappement
d'un sourire,
                     l'angoisse."

Extrait de "Chute de fiel" :

"Calimero

Ah ! la fraternité
entre poètes !
C'est curieux,
c'est étrange
comme cette notion
soudain se vide
de toute sa substance,
lorsqu'il t'arrive
parfois
de poser un œil,
comme ça, 
morne sur les bords
de tes piles d'invendus...

Oui
c'est vrai,
c'est un faix,
mon pauvre
Calimero,
mais,
en même temps,
si l'on se penche bien
sur la chose :
quelle fratrie fidèle,
quels lecteurs mordus,
tous ces grains de poussière !
non ?"

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Sang & diesel" et "Chute de fiel", de Morgan Riet, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://sites.google.com/site/grostextes/