mercredi 26 janvier 2022

"S'il fallut un jour la guerre", d'Anne Brousseau

 

Publié par les Éditions "La tête à l'envers", "S'il fallut un jour la guerre", d'Anne Brousseau est son premier recueil édité.

Composé d'une cinquantaine de poèmes en vers libres, l'ambiance de "S'il fallut un jour la guerre" est résolument intimiste.
En effet, ces poèmes traduisent au plus juste le ressenti d'un soldat rentré d'une guerre et qui vit en contact direct avec le milieu naturel.

En lisant ce livre, au début, je pensais à un retour de la guerre 14-18, comme s'il s'agissait de la seule guerre ayant eu lieu depuis un siècle ! Grossière erreur : si la guerre ne touche principalement que des engagés dans le monde occidental si bien organisé, sa panoplie s'est plutôt pas mal diversifiée, à tel point que chacun peut rentrer au bercail avec sa guerre à lui.

Mais là n'est pas le sujet principal de "S'il fallut un jour la guerre", qui ne parle que de l'après. 
Il s'agit ici de partir à la recherche des signes de douleur subsistant depuis ce retour à la vie civile, dans cette difficile réadaptation à une vie normale, notamment avec l'autre, la partenaire, la conjointe.
Il s'agit de trouver le "fou", comme dit Anne Brousseau, qui est en soi et d'essayer de le domestiquer.
Le petit jeu du lecteur consiste à détecter ces détails qui troublent la tranquillité de surface d'une vie à la campagne.

Extrait de "s'il fallut un jour la guerre", d'Anne Brousseau :

"Les cristaux de givre éphémères

prendre les chemins
la glace lovée dans les ornières
un corbeau en vol bas
ce n'est pas une saison morte
mais un ralenti une méditation

il est poursuivi par le souffle de l'autre
filet tiède lâché dans les espaces de froidure
son fou au corps transi comme au champ de bataille
en un pas qui martèle le sol       fissure les glaces
les yeux larmoyants de la brise glacée

il voudrait l'arrêter

marcher seul encore sur les chemins
en un souffle tenu tendu
en un souffle qui appelle
à chercher son propre visage"

La préface de "S'il fallut un jour la guerre" est signée Yves Humann, l'illustration de la première de couverture est de Cécile A. Holban.

Si vous souhaitez vous procurer "S'il fallut un jour la guerre", d'Anne Brousseau, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-latetalenvers.com/S_il_fallut_un_jour_la_guerre.cF.htm

mercredi 12 janvier 2022

"Nuagerie", de Pascal Lenoir

 

Publié par les Éditions Le Contentieux, "Nuagerie", de Pascal Lenoir est un volume de poèmes, divisé en deux parties : "Nuagerie", suivi de "Nuits oiseuses".

Pour qui n'aime pas les images, ce recueil ne lui sera pas destiné. mais pour les autres, ils se régaleront.

Comme rappelé en début de livre, et d'après le Wiktionnaire, une paréidolie est un "type d'illusion qui fait qu'un stimulus vague ou ambigu est perçu comme clair et distinct par un individu. Autrement dit, tendance instinctive à trouver des formes familières dans des images désordonnée (dans les nuages, les constellations…)."

Eh bien, "Nuagerie" est une suite de poèmes où se lisent nombre de paréidolies, y compris à l'intérieur d'un même poème, qui se présente comme une liste, avec un fil thématique, malgré tout souvent ténu.

"Nuits oiseuses" est, quant à lui, constitué d'une suite de dix sept poèmes dans lesquelles à chaque fois, se joue une nouvelle nuit, avec des ambiances différentes.

Extrait de "Nuagerie", de Pascal Lenoir :

Les nuages
Bousculés sans jamais perdre le Nord
Meurtris et meurtriers par habitude ou par destination
Parodiques dans leurs burlesques dandinements
Affrontant sans dommages l'usure de la répétition
Chiffonnés comme les draps au réveil
Glaçures qui vitrifient les murs de l'amour et de la haine
Bâillonnés pour avoir trop parlé
Solidifiés par le froid flegmatique des pôles
Fâchés de changer chaque jour de paroisse
Constipés de secrets oiseux et de confessions inutiles
Coquillés en tiroirs secrets pour merveilles de gisants
Kamasutra de toutes les variations imaginables
Évacuant les grands embrasements pour en faire des tisons
Housses des cathédrales de novembre
Immenses toiles des espoirs des humbles qui trottinent
Fournisseurs désintéressés du liquide de la vie
Jadis concurrencés par le panache des locomotives
Indisciplinés pour renaître perpétuellement à l'averse
Excusés pour avoir brisé les miroirs bleutés des lacs
Labourés par les machines volantes violentes
Fragments d'un puzzle de latences
Télégraphiques dans leur plus simple appareil
Filiformes comme les flandrins qui fuient l'envahisseur
Insoumis à toute autorité de face comme de profil
Veinés de doutes veinés de déroutes veinés de gouttes

Le dessin de la première de couverture est de l'auteur.

Si vous souhaitez vous procurer "Nuagerie", de Pascal Lenoir, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le blog des éditions : https://lecontentieux.blogspot.com/

samedi 8 janvier 2022

"Cheese !!!", de Gorguine Valougeorgis

 

Publié par les Éditions Plaine page, dans sa collection "Calepins", "Cheese !!!", de Gorguine Valougeorgis, est un recueil de poèmes...professionnels, qui constitue un condensé de l'expérience de dentiste de son auteur.

Pour une fois que la sale réalité du travail n'est pas escamotée par la poésie, ça se fête !

Bien qu'ils évoquent souvent la dentition des patients, les poèmes de Gorguine Valougeorgis savent sortir de leur bouche, pour devenir des poèmes plus sociaux que médicaux.

En effet, en tant que dentiste salarié, l'auteur est souvent confronté à une clientèle démunie, et il essaye de sauvegarder de vrais rapports humains avec les personnes qu'il reçoit. En cela, il s'oppose au statut des dentistes exerçant en libéral, qui ont tendance à courir après leur chiffre d'affaires sur les dents des gens.

Une histoire de dents, donc, mais pas seulement.

Enfin, sont décris dans ces pages les à-côtés du travail, et surtout cet univers urbain qu'il faut savoir décrypter pour y trouver de la poésie. Mais la poésie, bien sûr, on la trouve quand on veut la trouver hors des sentiers battus !

"Cheese !!!" alterne poèmes en vers soigneusement découpés, et proses sans ponctuation, parfois expérimentales, traduction du langage intérieur en direct.

La préface et les illustrations (dont celle de la première couverture : un beau rouge !) sont d'Anne Raskin.

Extrait de "Cheese !!!", de Gorguine Valougeorgis :

"Un gros chagrin d'amour docteur
en arrêt de travail
depuis deux mois et ça va pas mieux
oui docteur la carie est grosse elle
me fait mal
mais s'il vous plait pas ne me la soignez pas
ne me la soignez pas docteur
elle me permet d'oublier
le temps d'une décharge électrique
ma rage de cœur"

Si vous souhaitez vous procurer "Cheese !!!", de Gorguine Valougeorgis, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site des éditions : http://www.plainepage.com/

mardi 4 janvier 2022

"L'ornithorynque à lunettes", de Frédéric Dechaux

 

Publié par les Éditions Tarmac, dans sa collection essai, "L'ornithorynque à lunettes", de Frédéric Dechaux, est un ensemble de chroniques d'abord parues dans la revue "Le Festival permanent des mots".

Ce livre n'est pas un livre de poésie, au sens strict du terme (par exemple, composé de poèmes). C'est plutôt un livre de philosophie, dans lequel sont étudiés les rapports entre la Singularité et la Normalité.

Le thème n'est pas inutile à approfondir, selon moi, dans un monde où - c'est le cas de le dire, surtout en ce moment - Internet nous confine à la schizophrénie entre singularité et normalité. Et bien sûr, la singularité n'a pas l'air de l'emporter, dans 99% des cas au moins.

Mais n'attendez pas pour autant de ce livre une étude stricte avec des concepts bien nets, mais plutôt une succession de perceptions intuitives et justes à la fois.

L'auteur, à la fin du volume, avoue avoir eu 5/20 au bac de philo, ce qui m'arrange plutôt, en tant que lecteur.
La philosophie, si elle existe, peut être qualifié de poétique, grâce à des citations de poètes, des énumérations, exclamations de tendance célinienne, bref grâce au style brillant de l'auteur, qui assurément, vaut plus que 5 sur 20, et m'en apprend davantage qu'un cours de philosophie professé dans les règles de l'art.

Extrait de "Incognito underground", de Frédéric Dechaux :

    Nous chérissons la mémoire de la vie à l'écart de la vie, de la liberté à l'écart de la liberté, du bonheur à l'écart du bonheur, des lieux où jamais personne ne cède à la crainte que rien n'existe plus nulle part, et des rêves dont peut s'inspirer l'avenir, d'obscures aspirations perdues dans le lointain, faute de recouvrer l'envie de naître.
    Quand un être se sent incapable de s'incarner, cela traduit à coup presque sûr qu'il est devenu fictif, à force de renoncer à se battre pour ne pas se laisser réduire à un programme de fiction pour gogo. Il n'y a d'ailleurs pas à penser au-delà, quand on se satisfait d'une pseudo-existence. Chacun reste ainsi conçu manufacturé, le riche, le pauvre, les honnêtes citoyens, les révoltés, les nations éternelles" de l'Européen le peuple, les francs-tireurs, le gentil héros, les méchants.
    On réclame "le droit à l'oubli". Juste avant le privilège de la disparition ? Une disparition préparée avec professionnalisme ? Le vide avec la qualité industrielle ?

L'illustration de couverture est de Sergio Schmidt Iglesias.

Si vous souhaitez vous procurer "L'ornithorynque à lunettes", de Frédéric Dechaux, qui est vendu au prix de 12 € (+ 1,50 € de participation aux frais de port), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.tarmaceditions.com/ornithorynque

dimanche 28 novembre 2021

"Les usines", de Georges Oucif

 

Publié dans la collection Polder de la revue Décharge, "Les usines", de Georges Oucif, est un recueil qui tient tout entier dans son titre.

En effet, chacun des trente poèmes qui composent ce volume consacre l'apparition renouvelée de ces usines.

En cela, j'ai trouvé ces poèmes plutôt inactuels, qui m'ont fait penser à la démarche d'un Emile Verhaeren. Car les usines semblent exercer une fascination sur l'auteur, qui les compare d'ailleurs fréquemment à des femmes. 

Je comprends cette attirance, j'apprécie moi aussi ces paysages urbains, mais à une époque où beaucoup d'usines ferment, provoquant des charrettes de licenciements, où on s'inquiète de la pollution et de la destruction de la planète, les usines n'apparaissent plus du tout comme des alliées de la poésie (si tant est qu'elles l'ont été un jour !).

Bien sûr, Georges Oucif n'omet pas de signaler qu'elles sont aussi synonymes d'esclavage salarié.

Il n'empêche : l'impression qui domine de tous ces poèmes est celle d'une poésie immédiate qui se lit facilement et ne manque pas de vitesse dans ses images. Cela me change de tant d'espaces naturels décrits dans les poèmes de 2021 !

Extrait de "Les usines", de Georges Oucif :

"les usines ont leur chevelure dans le vent
   déployée
les femmes aussi jouent du charme de leurs
   cheveux défaits
aux traits parfois quelconques d'une façade
   au désordre d'un visage mal bâti
un entrelacs mouvant de volutes vient apporter
   la beauté
à l'insignifiance des formes on trouve soudain
   de la prestance
laissez à vos ciels flotter les attributs de Vénus
et les yeux se tournent plein d'envie d'embrasser
   de factices amours
les usines sur le sol rampent et se font altières
   ainsi parées
les hommes lisent dans ces fumées des désirs
   inespérés
des rêves s'élèvent là qui frisent l'illusion"

La préface est de Daniel Brochard.

L'illustration de la première de couverture est d'Amenech Moayedi.

Si vous souhaitez en avoir plus sur "Les usines", de Georges Oucif, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site des éditions : https://www.dechargelarevue.com/Polder-191.html

dimanche 14 novembre 2021

"Entre les gonds", de Robert Roman

 

Publié par les Éditions du Port d'Attache, "Entre les gonds", de Robert Roman porte bien son sous-titre de "Proses électriques".

En effet, quand elles ne sont pas construites sur le principe de l'aggravation (un homme qui perd son pouce, son index, ses yeux, puis ses jambes, etc), ces proses sont prises d'énervement, comme si les protagonistes de l'histoire se débattaient dans un cauchemar ou dans une ambiance de fin de monde. 
C'est la guerre pour le corps autant que le brainstorming (dans la tête).

Textes singuliers, les proses poétiques de Robert Roman, dans leur vocabulaire varié, mettent à distance le lecteur qui, loin du bien ou du mal, se contente du spectacle de l'immédiateté des choses.

Extrait de "Entre les gonds", de Robert Roman :

"Voilà soixante ans que cela dure. Le soir, je disparais. Le matin, je renais. Et je m'étonne de respirer encore, de trouver la force de couper ces poils qui s'exhibent loin de mes pores. Un fatras silencieux m'accompagne. Ce ne sont que papiers blancs, enveloppes kraft, cachets de cire et encre noire. Les mots sont toujours les mêmes : ciel ouvert, chiendent amical, mousse dévastatrice… Je change seulement le sens en cours de route et me retrouve au point de départ : voilà soixante ans que cela dure. Le soir, je disparais. Cent démangeaisons l'obligent à me gratter. Mes ongles miment un générique. Celui que personne ne regarde jamais. Parce que trop intime. Trop personnel. Mon cinéma est exquis. Je perçois les mouvements de caméra. Quelqu'un a dit : "Moteur !" Je répète les mots. Je répète le texte. Pour la réplique, nul n'est admis. Que ce soit un rêve ou la réalité, la psychose est la même. Un univers se déploie… Je parcours la nef en volant et je crie que je suis le mal. Je sais que c'est faux, pourtant les nonnes relèvent leur robe quand je passe devant le banc de bois qui leur sert de prothèse. Quelqu'un a dit : "Coupez !" Mais les projecteurs restent allumés. Il suffit alors d'une expression parfaitement choisie pour rejouer la scène. Voilà soixante ans que cela dure. Le soir, je disparais…"

La préface de "Entre les gonds" est de Jacques Lucchesi, l'illustration de couverture, de Robert Roman.

Si vous souhaitez vous procurer "Entre les gonds", de Robert Roman, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://editionsduportdattache.blogspot.com/

mardi 2 novembre 2021

"Vidée vers la mer pleine", de Florent Toniello

 


Publié par les Éditions Phi, dans la collection Graphiti, "Vidée vers la mer pleine", de Florent Toniello est un recueil de poèmes divisé en trois parties, qui pourraient se résumer par un avant (poèmes en vers), un pendant (poèmes en prose) et un après (poèmes en vers).

Plutôt qu'illustrer une rupture et une possible libération (de la femme qui parle ici), "Vidée vers la mer pleine" évoque plutôt à mes yeux une permanence.
Et plutôt que de m'attacher à cette voix de femme qu'emprunte l'auteur dans ce recueil, je m'intéresserai à ce qu'elle décrit.

Car pour moi, Florent Toniello est l'auteur qui sait le mieux nous emmener en voyage, mais pas dans n'importe quel voyage : celui des guides touristiques, avec son ambiance bien sentie de bonheur marchand et climatisé, qui se joue de toutes les frontières et distances, le bonheur libéral, en résumé.

Bien sûr, il y a dans ce bonheur décrit beaucoup de malice et d'ironie, trait qui affleure toujours de ces poèmes dans lesquels pointe le sens du détail.

À noter également, l'égale réussite entre poèmes longs de plusieurs strophes et poèmes courts de quelques vers, due au fait que les poèmes longs ont aussi leur côté percutant.

Et l'on se dit, en lisant ces textes, que l'autosatisfaction apparente du je cache bien des zones d'ombre. Non, le monde ne doit pas être aussi merveilleux que celui affiché dans des slogans publicitaires…

En témoigne ce poème extrait de "Vidée vers la mer pleine", de Florent Toniello : "Pas à une contradiction près" :

Dans le grand tout des petits riens
je fais mon miel des choses inutiles
l'inattendu côtoie les divines surprises
le coq et l'âne sautent les moutons
l'ordre établi bouscule les extravagances

dans le melting-pot des fournées matinales
je hume l'odeur du Croissant fertile
l'eau tiédit en soleil de minuit
je fourre mes viennoiseries de chocolat
d'un commerce équitablement pervers

il n'est pas de réaction sans contre-réaction
pas de yin sans… vous l'avez deviné ?
je peux le moins je peux le plus
les expressions consacrées virevoltent
ma tête tourne la Terre aussi

Si vous voulez vous procurer "Vidée vers la mer pleine", de Florent Toniello, qui est vendue au prix de 15 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : http://www.editionsphi.lu/fr/francais/517-florent-toniello-videe-vers-la-mer-pleine.html