lundi 22 septembre 2025

"En roue libre", de Tristan Felix


Publié par Tarmac éditions, dans sa collection Ricochets, "En roue libre", de Tristan Felix, est sous-titré "12 lettres à la mer".

On peut affirmer que la lettre est un genre littéraire en soi. Sa caractéristique principale est de s'adresser à quelqu'un. Mais on peut aussi s'adresser aussi à quelqu'un qui ne vous écoutera jamais. Voire à quelque chose. Ici, c'est bien le cas. C'est même plus drôle quand ça se passe comme ça : car on peut crier plus fort sa révolte.

Dans ces "12 lettres à la mer", Tristan Felix s'adresse à des êtres à problèmes : un inspecteur des finances, une directrice d'EHPAD, les métronautes, dieu, voire la force de l'ordre, la mort, voire à des êtres qu'elle aime : sa mère, Buster K, Gove de Crustace.
Bien sûr, s'il n'y a pas d'écoute, il n'y a pas non plus de réponse. C'est tout le portrait craché de ce satané lecteur.
Mais le lecteur constitue aussi l'espoir. 
Alors, pour lui, il faut y aller fort. Du coup, le lecteur peut pardonner certains accès de férocité lancés contre une indifférence crasse. D'autant plus que la tendresse, parfois, prend le dessus.
Les petits caractères de "En roue libre" conviennent parfaitement à cette accumulation de mots, parce qu'ils sont précis, et qu'ils s'articulent bien les uns avec les autres. Tout l'art de toucher le lecteur par les mots.

Extrait d'une lettre extraite de "En roue libre", de Tristan Felix :

"            Chère Estelle

             Je sais bien que tu es très morte mais, sait-on jamais, tes molécules flottent peut-être dans les parages, dans le nid venteux d'une mésange, sur le flanc d'une coque de harenguier, dans la main d'un chien pensif, sous une pierre abritant une congrégation de carabes agités, peut-être même dans les lignes que je trace au hasard maîtrisé des images qui sont mes hiéroglyphes. Tu ne liras pas personnellement cette lettre mais j'en diffuse le pollen que tu m'as transmis car poètes, rêveurs et rebelles forment une famille dilatée par l'effroi qu'ils adoptent et domptent. Il est bien possible que quelques-uns t'aient aperçue dans leur champ de visions et captent ces quelques lignes, même sans savoir leur lignage."

Le dessin de couverture est de l'auteur.

Si vous souhaitez lire "En roue libre", de Tristan Felix, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.tarmaceditions.com/en-roue-libre

dimanche 21 septembre 2025

"Les enfants sans mistral", d'Anne Barbusse

 
Avec "Les enfants sans mistral", d'Anne Barbusse, publié par les Éditions Unicité, je retrouve un univers familier. Ce livre se rattache, en effet, à la période Covid. Cette période, bien que douloureuse, semble avoir été très productive pour l'autrice, qui l'évoque, du moins, très souvent dans ses autres textes. Sorte d'heure de vérité pour les contradictions humaines.

J'y retrouve également une forme d'écriture familière, ces vers libres, plus ou moins longs, qui tendent à devenir des versets. Cette respiration naturelle qui convient à merveille à l'expressivité des mots d'Anne Barbusse. Ces phrases parfois brutales dont la lucidité leur donne la force d'oracles.

"Les enfants sans mistral" commence de manière tragique par l'hospitalisation de plusieurs jeunes (et notamment du fils de l'autrice) en hôpital psychiatrique, avant que cela soit le tour de l'autrice elle-même.

Bien que la fin du livre paraisse plus apaisée, avec la sortie du confinement, la révolte n'en est pas exempte. C'est le moins que l'on puisse dire. 
Dans "'Les enfants sans mistral", le lecteur, malgré tout, ressent une progression de l'ombre vers la lumière.
À cet égard, l'omniprésence du soleil semble constituer un baume. En tout cas, cette poésie appartient "corps et âmes" au Sud.

Extrait de "Les enfants sans mistral", d'Anne Barbusse :

"Au soir terni tu fermes la porte à la jouissance des vents. Jour déclinant, baignant la table de bois où s'empilent feuilles de papier

La forêt ne vit pas, elle perdure

Les oiseaux s'acclimatent à toute détresse fuyante

Tous les marcheurs sont redescendus dans toutes les vallées

Les arbres nus ont des bras noirs et des doutes squelettiques

La vieille pompe dysfonctionne, l'eau raréfiée a des silences

L'homme est rappelé depuis un an à sa mortalité, et toute sa technologie lui sert si peu

Il ne niera que les chiffres

Ensuite viendra la coexistence

On marchera sans oubli

Toutes les philosophies seront détrônées par des virus élémentaires

Notre empreinte carbone sera notre aveu et notre doute

Les oiseaux tombent, les insectes aussi rares que les pluies

La terre déforestée s'électrocute d'elle-même

Chaque objet manufacturé peut être converti en une simple démission de CO2

Notre impact terrestre est indélébile et tous les divertissements inventés ne seront que fuites en avant

Les industriels ne misent pas sur l'après-monde

De toute manière tu le savais depuis plus de vingt ans, depuis l'arrivée à l'âge adulte, et tous les maires de village te haïssaient pour tes convictions de Cassandre impardonnée

Ta peine est ton miracle

Traduite en mots elle tâche de lutter à contre-courant, combat rescapée de la psychiatrie

Ta peine bordeline et orpheline

Ta peine en distanciel"

L'illustration de la couverture est de Jacques Cauda.

Si vous souhaitez vous procurer "Les enfants sans mistral", d'Anne Barbusse, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-unicite.fr/auteurs/Anne-Barbusse/les-enfants-sans-mistral/index.php

samedi 13 septembre 2025

"Marche lynx", d'Olivier Benoit Gonin

 

Publié par les Éditions Le Clos Jouve, "Marche lynx", d'Olivier Benoit Gonin, est un livre de poèmes dédiés à la vraie nature, celle qui se situe… dans la nature, à l'écart des villes, dans ces endroits préservés, que l'on nomme, par exemple, parcs naturels.

Il faut dire que "Marche lynx" est l'œuvre d'un spécialiste, Olivier Benoit Gonin, ornithologue de profession, mais poète par passion.

Cependant, ses poèmes ne constituent pas des cours déguisés. Ils relatent à la fois sans fioritures et avec précision, les planques d'un homme qui communique ce en quoi il croit.

La beauté de ces apparitions qu'il cherche et trouve. La sensation de bien-être général que cela procure, d'être dans un monde préservé. Et aussi une impression inoubliable de liberté.

Ainsi, dans ces poèmes en vers également libres (!), se fait entendre une véritable parole militante.
En témoigne, par exemple, ce texte :

"La révolte des non-humains
N'est pas assez chaotique
Pour votre luxe

Dans mon souffle
La peine des abeilles
Le miel au goût du sang

J'ai pleuré
Quand j'ai vu cet homme
Remettre à l'eau
Un requin sans nageoire dorsale

Ma révolte n'est pas assez violente

Nous ne plantons que des cactus en plastique
Il n'y a pas de conscience qui bronze sur la plage
Où tout le monde ouvre son parasol

Les méduses les anémones le corail
Finissent de blanchir

Touriste passager tu écris
Dans ton sillon
L'interdiction de vivre"

La préface de "Marche lynx" est signée Luc Jacquet, réalisateur, notamment, de "La Marche de l'empereur".

Si vous souhaitez vous procurer "Marche lynx", d'Olivier Benoit Gonin, qui est vendu au prix de 17 € (+ 5 € de frais de livraison), rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://editions-leclosjouve.org/all_page.asp?page=62&article=195

dimanche 7 septembre 2025

"Dystiques", d'Éric Dejaeger

 

Publié par les Éditions Tirtonplan, "Dystiques", d'Éric Dejager propose une poésie régulière, à la forme rigoureusement choisie.
Et pour preuve : chacun des cents très courts poèmes publiés dans ce recueil comprennent deux vers (des dystiques) aux terminaisons identiques, d'où des rimes très riches, en lieu et place de pauvres assonances, et aussi des jeux de mots à perte de vue.

Bon, malgré tous ces efforts fournis par l'auteur, je ne suis pas certain que les tenants de la poésie classique apprécieront cette œuvre, pourtant joliment bien troussée.
Car il y est souvent question de la trivialité des corps, surtout sexuelle d'ailleurs !

C'est peut-être pour cela que le titre est "Dystiques" et non "Distiques", comme un grain de sable (une dystopie) dans la routine des représentations trop sages qui l'emportent hélas toujours.

Quelques exemples :

"Pour tout rapport sexuel dans la vase, Line
Se munissait toujours d'un pot de vaseline."

"Contre une appétence incoercible, Arthur lutte :
Ce type est foutrement obsédé par turlutte."

"Voudrais-tu écouter un air de cornemuse
Pour t'échauffer juste avant que ton corps ne m'use ?"

"Ne fais pas attention quand ce crétin porc tance,
Dont les élucubrations n'ont point d'importance."

"Cherchant en vain l'expo - thème : Protozoaire -
Fatigué, dépité, l'ancien prote au zoo erre."

La couverture, intitulée "Georgette et René (Ceci n'est pas un 69)", est un bricolage de l'auteur.

Si vous souhaitez vous procurer "Dystiques", d'Éric Dejaeger (pas de prix de vente indiqué), pour tout renseignement : ericdejaeger@yahoo.fr

vendredi 18 juillet 2025

"Les mères sont très faciles à tuer", d'Anne Barbusse

 


Publié par les éditions "Pourquoi viens-tu si tard ?", "Les mères sont très faciles à tuer", d'Anne Barbusse, est une sorte de journal de poésie.

Derrière son titre qui pourrait passer pour provocateur ("Les mères sont très faciles à tuer"), se cache une vérité éprouvée au fil des pages.

En effet, ce livre raconte, au jour le jour, la séparation d'une mère avec son fils. Il n'y a pas de véritable évolution, mais plutôt un présent permanent. L'autrice détaille les sentiments et signes d'abandon que cette séparation vitale entraîne.

Sont évoqués la nature alentour, l'extérieur, plus encore que l'intérieur de la maison, ce qui donne à ces textes une tonalité solaire, même si trop de soleil parfois, on dirait…

Bien sûr, il y a de la révolte aussi, donc de la vie.

À noter également la référence à de nombreux films, dont certaines séquences sont rappelées.

C'est d'ailleurs la caractéristique principale de ce livre. Ses images visuelles, continuelles, qui se coulent en continu dans un torrent de mots (se lisant beaucoup mieux que des poèmes en comportant pourtant bien moins).

Il y a, dans ces poèmes en vers très libres, une spontanéité qui n'exclut pas la richesse de la vision de détail. 
Ainsi, la poésie irrigue naturellement les veines du lecteur.

Extrait de "Les mères sont très faciles à tuer", d'Anne Barbusse :

"les propriétaires des maisons souffrent plus que les pierres de leurs
maisons
dans la société ils arborent visages normaux
ils cachent leur maladie chez le boulanger au matin ou dans la queue 
de la poste
ils ne laissent rien voir de leurs abandons et des plaies fraîches des
séparations
ils avancent ils marchent ils parlent les mots de tous les jours ouvrés
les maisons n'ont que faire de leurs propriétaires
elles se dressent face aux vents du ciel et aux orages du ciel
elles sont l'avantage des femmes sans affects
elles se comportent comme des hommes taiseux et violents
et vont plus loin que nous dans l'absolution des péchés
- elles ont pourtant, dans la brûlure de l'été, la fraîcheur douce et
maternelle
comme des mères éplorées et attaquées dans l'expression la plus
cachée de leur affection claire, et le murmure des eaux des rivières
qui descendent la pente du monde tout en riant, elles ont pourtant,
parmi les fruits sucrés et les caresses odorantes des plantes, elles ont
pourtant la réserve des piétas ridiculisées de l'intérieur, qui se couchent
sur le lit des veuves et
cessent de s'alimenter dans la nuit, cessent même d'être piétas, et
belles -
les maisons et les mères sortent alors dans les jardins
et les pêches roses et les pêches blanches sont cueillies sans indifférence
et le duvet dévoile la chair sucrée du jour, à l'ombre des corps"

L'illustration de couverture est de Catherine Andrieu.

Si vous souhaitez vous procurer "Les mères sont très faciles à tuer", d'Anne Barbusse, qui est vendu au prix de 14 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.association-lac.com/editions/catalogue.html#05

jeudi 17 juillet 2025

"La nuit s'ouvre d'un trait", de Luc Marsal

 



Publié par les éditions Encres Vives, dans la collection "Encres Blanches", "La nuit s'ouvre d'un trait", de Luc Marsal, pourrait être un ensemble beaucoup plus noir.

En effet, il évoque, en ses quatre parties, tout particulièrement la perte (de ses parents), et plus généralement le déclin du temps qui passe, le vieillissement (celui de l'auteur).
Cependant, la couleur blanche, même si elle peut être celle du deuil, sied bien à ces poèmes. 

Leur encre noire ressort très nettement sur la page et ce n'est pas, bien entendu, qu'une apparence typographique.

Les vers courts amènent du rythme, et donc de la vie. Et l'emploi fréquent de la première personne du singulier n'a pas non plus pour effet d'enfler le lyrisme. Ce qui ressort plutôt ici, c'est la relativité de la personne, au milieu de tout ce deuil, comme une façon de s'excuser de vivre…

Extrait de "La nuit s'ouvre d'un trait", de Luc Marsal :

"C'est l'hiver
je sors de terre
face au vent    face au froid
fragile comme une plume
- j'appartiens au monde
des mourants

J'entends flotter dans l'air
des parfums oubliés
des flocons d'innocence
des traces de moi-même
Noël approche encore

Je compte les silences
les faux-semblants
les étoiles en carton
les guirlandes qu'on accroche
au cou des enfants sages

Je tire un trait sur hier
le long des cordes raides
des odeurs de sapin
des illusions perdues
l'horizon en miroir

Je rêve de soleil
de silence et de paix
- les jours s'allongent enfin"

Si vous souhaitez vous procurer "La nuit s'ouvre d'un trait", de Luc Marsal, qui est vendu au prix de 6,60 €, contact de l'éditeur : encres.vives@gmail.com

mercredi 16 juillet 2025

"Moi, Président", de Bernard Deglet

 


Publié par les éditions Grox Textes, "Moi, Président", de Bernard Deglet est un recueil atypique. Je ne sais pas si c'est vraiment de la poésie, mais ce n'est pas très grave.

L'intérêt est ailleurs. On trouve dans ces pages un vrai discours fleuve, constitué de paragraphes courts, presque des versets (la politique est une religion).

Et d'ailleurs, il est difficile d'identifier des parties dans ce livre, parties qui sont pourtant listées en fin de volume. Or, j'aime le fait que la construction d'un livre ne soit pas facilement repérable.

"Moi, Président" détaille donc les différentes facettes de son programme. Ce descriptif fouillé est interrompu, à intervalles réguliers, par une idylle vécue par notre Président. Tout rapport avec des faits existant ou ayant existé ne serait bien entendu que fortuite, n'est-ce pas ?

Mais reprenons le travail. C'est encore le programme politique du Président que je préfère. J'aime ce ton de fine cruauté qui transpire de chacune des étapes de son discours.
Ainsi, la vérité se fait jour ici, malgré toutes les bêtises que l'on essaye de nous faire gober dans la "vraie vie".

Extrait de "Moi, Président", de Bernard Deglet :

"Moi, Président, je ne serai ni de gauche

Moi, Président, vous croirez comme les enfants que le monde a des règles et qu'il suffit de les suivre

Moi, Président, tout le monde aura la place qui lui convient le mieux.

De nombreux prolétaires seront diplômés, de nombreux chômeurs seront radiés, de nombreux professeurs vacataires, de nombreux intermittents à la rue, de nombreux intérimaires à l'agence, retraités cancéreux, immigrés sans papier, agriculteurs chez l'huissier

Une bonne part de la cheffaillerie sera outplacée

Vous aurez à être là comme si vous n'y étiez pas mais puisque vous y serez, vous ne devrez en aucun cas agir / réagir comme si vous n'y étiez pas


Moi, Président, il conviendra toutefois de ne pas se laisser distraire"

Le dessin de couverture est de Clara Mathieu.

Si vous souhaitez vous procurer "Moi, Président", de Bernard Deglet, qui est vendu au prix de 7 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://grostextes.fr/publication/moi-president/