mardi 9 août 2022

"Des rives humaines", de Delphine Évano

 


Publié par Jacques André éditeur, dans sa collection "Poesie XXI", "Des rives humaines" est le deuxième recueil de Delphine Évano, après "Peau de mère", paru en 2016 chez le même éditeur.

Ce livre se caractérise avant tout par la puissance de son style, sa précision aussi.

Appartenant au genre de la poésie engagée, "Des rives humaines" est pour moi une vraie réussite. Cette réussite s'explique par les caractéristiques stylistiques énumérées ci-dessus (puissance, précision), mais également par la justesse de ton adoptée. Ici, pas de sentiments faciles, une écriture très serrée pour décrire l'inacceptable : les conditions des vies des migrants  (dans la première partie du livre intitulée "D'ailleurs et d'ici : tectonique des peuples"), auxquelles s'opposent notre vision des choses, si l'on peut encore parler de vision des choses à propos de notre soumission générale à la société de consommation (deuxième partie : "Permafrost : solidarités électives").

Enfin, le recueil se termine en sa troisième partie : "Lauze et pouzzolane : demain", par un appel à la révolte et à la lucidité.

Il convient d'ailleurs de souligner la métaphore filée dans les titres des chacune des parties de "Des rives humaines". L'autrice prend de la hauteur pour comparer les mouvements des hommes à des mouvements géographiques, les ramenant ainsi à une perspective plus générale, à leur interdépendance globale.

Extrait de "Des rives humaines", de Delphine Évano :

"GAVAGE

chaque jour le retour du même et cette fixité qui envahit
une hébétude au ventre plein
un effacement des contingents de la mémoire
le sommeil coupeur de phrases
les débrayages de la pensée télé-média-conso
assurent au quotidien l'attrait sur le chaland qui déserte l'arène
plus rien à dire plus rien à faire
sauf l'opportunité de ne rien dire de ne rien faire
pris à l'étau des bras qui tricotent et détricotent au chaud devant
l'écran
la métamorphose sèche des roses sur le tapis"

Si vous souhaitez vous procurer "Des rives humaines", de Delphine Évano, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.jacques-andre-editeur.eu/livres/des-rives-humaines/

dimanche 7 août 2022

"Gestes perdus", de Pierre Gondran dit Remoux

 


Publié par l’Association francophone de Haïku, dans sa collection Solstice, « Gestes perdus », de Pierre Gondran dit Remoux, est un recueil de ces petits poèmes de 17 syllabes, unis par le thème des souvenirs de l’auteur, qui a vécu son enfance à la campagne, dans le Limousin.

La lecture de ce livre, petit par le format, m’a intéressé avant tout par la précision, presque technique, de ses souvenirs.

Je veux exprimer par là qu’à aucun moment, dans ces poèmes, l’enfance ne se retrouve noyée par le sirop du lyrisme ou le vague de l’abstraction.

Chaque poème évoque, au contraire, un aspect de la vie à la campagne, qui était remplie de plein de choses, de ces « gestes perdus » qu’ignorent aujourd’hui les gens de la ville (pensant peut-être détenir la clé de la complexité!) : nourriture des poules, fauchage des prés, poissons à vider, lapins à écorcher, préparation des légumes et des champignons, pêche….

Pour l’enfant, il s’agit d’un paradis pour l’observation et le lecteur comprend ici que cela n’a pas été vécu de l’extérieur par Pierre Gondran.

Enfin, le recours à la forme brève du Haïku fait que ces souvenirs semblent de nouveau vécus au présent.


Extraits de « Gestes perdus », de Pierre Gondran, dit Remoux :


les ombres s’allongent
au rythme régulier et 
tranchant de sa faux

***

des girolles orange
elle coupe le bout du pied
un si vieux couteau

***

au bord du ruisseau
un bracelet de têtards
à ma cheville

***

l’odeur entêtante
des fruits rouges qui mijotent -
qui frappe au carreau ?


Si vous souhaitez vous procurer « Gestes perdus », de Pierre Gondran dit Remoux, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le site de l’éditeur : www.association-francophone-de-haiku.com

mercredi 6 juillet 2022

"Poèmes écrits sur du papier", d'Arnaud Talhouarn

 


Publié par les Éditions Le Coudrier dans la collection Coudraie, ce premier recueil d'Arnaud Talhouarn recèle quelques énigmes.

Le titre "Poèmes écrits sur du papier" pourrait sonner comme une évidence, sauf qu'aujourd'hui, avec l'informatique, il est de moins en moins certain de laisser des "Poèmes écrits sur du papier".

Tout de même, ce titre non dénué d'humeur demeure étonnant, même s'il suffisait d'y penser.

De plus, ce terme de "Poèmes écrits sur du papier" renvoie plutôt à ce qui s'apparente à des réflexions sur la portée toute relative de l'écriture, même si la fin du volume louche sur les poèmes en prose.

Ainsi, l'unité du livre est avant tout visuelle, l'expression se faisant toujours par la prose et non par le biais des vers, même libres.

Par ailleurs, il est assez amusant que quelques-uns des titres des textes de "Poèmes écrits sur du papier" renvoient à des poèmes de Rimbaud : par exemple, "Royauté" ou "Bannières de décembre", qui est un décalque de "Bannières de mai". Il y a là comme une filiation revendiquée, en toute discrétion.

Dans trois quarts des textes au moins publiés ici, le message de l'auteur est clair : il cherche à se détacher de la croyance dans les traces laissées à la postérité par ses œuvres écrites.

Soyons lucides avec nous-mêmes à ce sujet : nous y croyons tout de même en partie, à la force de notre écriture. Bien obligés, pour pouvoir écrire ! Néanmoins, je partage le constat d'Arnaud Talhouarn, qu'il vaut mieux ne pas y croire, et que, de toute évidence, nos poèmes constituent un peu moins  qu'une goutte d'eau dans l'océan du monde tel qu'il est. Et les auteurs anciens qui nous font rêver ne sont que des symboles ! Belle piqure de rappel !

Le style de "Poèmes écrits sur du papier" d'Arnaud Talhouarn est empreint de ce détachement qui donne à son écriture un air de classicisme, un peu à la manière  des philosophes stoïciens, même quand il ne s'agit plus de réflexions, comme si le style philosophique se surimprimait sur la poésie.
On le comprend finalement : l'auteur parle d'un monde disparu, qui peut être aussi celui de l'écriture écrite sur du papier. Tel est le fil conducteur de ce livre.

Extrait de "Poèmes écrits sur du papier", d'Arnaud Talhouarn :

"VIII. Bannière de décembre

Tête féline triangulaire, vers mes mains comme le bloc de métal blanchi vers le marteau du forgeron, vibrant de plaisir sous mes caresses;

les os de ton crâne à plusieurs pans résistent sous une fourrure que je palpe et déforme comme les surplis de peau d'une gonade;

pariétaux à l'arête desquels mes mains peuvent suivre la dépression de la suture sagittale, orbites, mâchoire, pièces poreuses, frêles et cassantes comme des élytres, si légères qu'elles seraient bienvenues pour composer l'armature d'un cerf-volant.

À la force de ses mains calleuses, un enfant aux jambes musclées le maintiendrait en altitude, carcasse mobile au regard vide, planant au-dessus des pentes désertiques de montagnes balayées par un vent miauleur.

Animal nocturne et imprévisible, ton squelette le sera restitué. J'empaumerai ton crâne, et le cliverai comme on rompt une boule de pain.

Une moitié tournée vers l'Orient - direction de la nuit, des destructions - l'autre vers l'Occident - lieu de la lumière et des renaissances ou, pour mieux dire, des résurrections.

Crocs pointés en direction de la terre."

L'illustration de couverture est de Nolwenn Camenen et la préface de Jean-Michel Aubevert.

Si vous souhaitez vous procurer "Poèmes écrits sur du papier", d'Arnaud Talhouarn, qui est vendu au prix de 20 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://lecoudrier.weebly.com/poegravemes-eacutecrits-sur-du-papier.html

samedi 2 juillet 2022

"Les nocturines", d'Yve Bressande

 

Écrire comme une envie de pisser : jamais cette image n'aura été si justifiée qu'en parlant de "Les nocturines" (joli jeu de mots pour un joli titre, au demeurant).

En effet, ce recueil d'Yves Bressande, publié par Milagro Éditions, comprend de courts poèmes qui évoquent ces instants de la nuit, découpés en saisons, durant lesquels le poète se lève pour aller pisser.

Il en profite, le poète, pour faire le tour de son domaine extérieur (ce qu'il y a autour de lui) et intérieur : l'occasion rêvée pour faire preuve, lorsqu'on est pris en flagrant délit d'impudeur, d'humour et d'autodérision sur sa condition d'humain limitée.

Avec ces poèmes, Yves Bressande ne s'embarrasse pas de fausse poésie. Il va droit au but. Faut dire qu'il y a déjà assez de poésie dans la réalité :

Extrait de "Les nocturines", d'Yves Bressande :

"21 juin - 01 h 66

Fête de la musique des poules
à peine nuit que déjà
circulez braves gens
pas moyen de s'endormir
descendre à poil dans le jardin
penser trop tard à la caméra du voisin
il aura mon cul en photo"

Le dessin de couverture est de Paula Cohen.

Si vous souhaitez vous procurer "Les nocturines", d'Yves Bressande, qui est vendu au prix de 15 €, rendez-vous sur le site des éditions : https://milagro-editions.com/livres/les-nocturines/

lundi 13 juin 2022

"Autour du pot", de Marc Tison

 

Publié par les Éditions MTNGMT, dans sa collection "Les phonations flexibles", "Autour du pot", de Marc Tison, est un recueil de poèmes futuristes et spatialistes, qui sont surtout remplis d'espoir.

Futuristes, parce que les poèmes ont pour décor un espace urbain ultra moderne (déjà le nôtre !), et spatialistes, parce qu'ils décrivent de grands ensembles et montrent de vastes perspectives.

Alors que d'habitude la ville est connotée de manière négative, quand le stress, la pauvreté et la surveillance dominent, ici, l'apport de ces poèmes est bien de considérer la ville comme un réservoir de solidarités possibles, porteuse d'espoirs, d'une sorte de "Soft power", plutôt que d'une révolte assassine.

Marc Tison donne vie à ces espaces que nous traversons chaque jour. Pour une fois qu'il n'est pas question des seules nature et campagne dans des poèmes au conformisme désuet !

Ici, les poèmes sont brillants, car axés sur la lumière et la verticalité. Le style de l'auteur, aisément reconnaissance, participe beaucoup de cette fête moderniste.

Extrait de "Autour du pot", "Souvent", de Marc Tison :

"Des harangues hallucinées oppressent le sens commun d'humanité
L'asservissement des peuples de nature
Dans les vents de foehn et de poussières

Que s'élèvent et ses dispersent ces humeurs disloquées
Sur le couchant démesuré du soleil
Qui abrogera nos hontes

Des fleurs poussent dans les fissures des trottoirs
Malmenés par les contrastes thermiques irrévocables
Des mégapoles affolées
Incontrôlables

            Où est l'engagement cellulaire de nos gestes
            Qui récuse nos artefacts
            Où sont les pensées de nos nerfs
            Qui flambent les détestations

Les rêves éloquents s'évadent
Fécondent en fragments de mémoire l'attente
Des jours inertes

On voudrait s'aimer mais il est trop tard

Souvent."

La mise en page et le calligraphisme de ce recueil sont de Jean-Jacques Tachdjan.

Si vous souhaitez vous procurer "Autour du pot", de Marc Tison, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le blog de l'auteur : https://marctison.wordpress.com/publications-librairie/

samedi 28 mai 2022

"Kaïros", de Nathanaëlle Quoirez

 


Publié par la revue Décharge dans sa collection Polder, "Kaïros", de Nathaëlle Quoirez est un recueil publié qui sort de l'ordinaire.

En effet, chaque poème de ce recueil, associé à des heure et minute bien précises, celle de son écriture ou de la révélation qui la précède de peu - d'où le titre "Kaïros" - m'a paru être un précipité de poésie, qui décourage l'analyse.

La signification de chaque poème résiste et pourtant, j'y reviens en lecture, car il y a des passages qui me saisissent et aussi parce que les images s'y succèdent avec exubérance.

Ça devient rare, une poésie coup de poing comme celle-là, qui explore le spectre d'une révolte essentielle.
Et pourtant, la poésie devrait être un espace de liberté, dans lequel tout est permis.

Et finalement, je me laisse emporter par le flux de ces poèmes qui, souvent, bousculent les mots dans leur confort, notamment par l'insertion de néologismes.

Extrait de "Kaïros", de Nathanaëlle Quoirez :

"22 h 24

le bien du monde
petit chagrin de paume
d'enfant tout déchiré
que dans le sang qui cogne
que bruit trop fort de cœur
alors j'ai de visage
une couleur pétale
défigurée par la passion
je suis une héliotrope
au cul des prophéties
on m'a versée dans le futur
sans me sevrer de la présence
je demande eau et pain
le sucre à la cuillère
et la main pour bâillon
car je suis un mot de vérité
qui silencie et fait peur au vacarme
je tiens une taverne de pleurs et de tarlouzes
au noce du croissant c'est-à-dire à la nuit
ne me regardez pas par le trou d'équipage
j'appellerai les flics à vos secousses d'intrusion
elles viendront hordes bodybuildées
mes pousseusses de fontes
à caractère verbaliser
pistolet de marquage
sur la cuisse du porc
de vous nous sommes les exclues
et vous avez gardé nos larmes
je prie contre vos cooptations
contre votre servage d'idiotie
je somme la pluie de caillasser
sachez que mon dieu n'a qu'une seule religion
s'entourer près du feu d'un chant traditionnel."

La préface est de Milène Tournier, l'illustration de couverture de Quentin Désidéri.

Si vous souhaitez vous procurer "Kaïros", de Nathanaëlle Quoirez, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.dechargelarevue.com/Polder-194.html

"Prolégomènes au huitième manifeste", de Jehan Van Langhenhoven

 


Nostalgie, quand tu nous tiens !

Publié par les Éditions de l'Harmattan, dans sa collection "Poètes des cinq continents", "Prolégomènes au huitième manifeste", de Jehan van Langhenhoven, est un hommage rendu au surréalisme et à ses poètes précurseurs (Rimbaud, Lautréamont par exemple).

Ce livre, divisé en deux parties, respectivement dénommées "Prolégomènes au huitième manifeste", suivi de "Du surréalisme raconté à Mamadou Slang et à sa bande au Rendez-vous des amis", fonctionne à la manière d'une rétrospective cinématographique, ce qui donne à ce livre une légèreté qui aurait pu lui échapper, dans un hommage plus frontal, monolithique.

Dans les fragments en prose (ou en vers) qui composent chacune des deux parties du livre, sont cités des vers d'œuvres surréalistes et/ou des anecdotes de quelques temps forts du mouvement.

La deuxième partie est encore plus originale puisque, comme son titre l'indique, une tentative d'explication du surréalisme a lieu auprès de plus jeunes générations.
Cette tentative n'est pas totalement vaine, car même si les repères culturels sont différents, l'état d'esprit peut toujours se retrouver, avec cet amour de la liberté, irréductible, du moins dans la tête.

À signaler également que dans ce livre, les récupérations du mouvement surréaliste (la bourgeoisie de ses fondateurs, le stalinisme d'Aragon et d'Éluard) ne sont pas escamotées, mais plutôt soulignées avec humour.

Avec ses "Prolégomènes au huitième manifeste", Jehan van Langhenhoven prêche un converti.

Extrait de "Du surréalisme raconté à Mamadou Slang et à sa bande au Rendez-vous des Amis" :

"Le Surréalisme, c'est Aragon désireux de gifler un mort, iconoclastie majeure, et Breton, sublime éclaireur sans relâche à la manœuvre systématiquement ratant ses rendez-vous avec l'Histoire. Le surréalisme c'est Salut les gars de Ménilmontant tout le monde en piste… le juke-box de nouveau faisait rage et pour eux le surréalisme c'était moi… Ptérodactyle attardé encombré de bons mots et de citations au cœur d'un monde où le livre, comme le politique - à l'exception du refus du bourge ! - et L'Histoire ne pouvait que s'avérer interdit de séjour. Aussi comment, mesurant la totale inadéquation et pourquoi impudeur de mes paroles, ne pas ici enfin me souvenir du Capitaine Nemo proférant : Mon électricité n'est pas la vôtre…"

Si vous souhaitez vous procurer "Prolégomènes au huitième manifeste", de Jehan van Langhenhoven, qui est vendu au prix de 9 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.editions-harmattan.fr/livre-prolegomenes_au_huitieme_manifeste_ente_de_jehan_van_langhenhoven-9782343235059-70717.html