lundi 13 mai 2019

"Le rasoir d'Ockham appliqué au poète", de Julien Boutreux


Publié dans la collection Polder de la revue Décharge, "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète", de Julien Boutreux, écorche au passage pas mal le poète. Je ne suis pas de ceux que cela écorchera, car je sais à quoi m'en tenir en guise de poètes. D'ailleurs, comme ils n’écoutent que leur ego !...

En plus, le poète, c'est aussi et avant tout l'auteur, qui assume son "je".

Enfin, le titre du recueil - "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète" - ne résume pas à lui seul la totalité des textes qui le composent. Ce qui m'a plu ici, c'est la déconnexion entre fond et forme. Il peut y avoir des vrais moments de poésie dans un aphorisme et des poèmes en vers qui sont narratifs, voire totalement prosaïques. Cela montre aussi que l'auteur peut écrire dans des registres différents.
Cette diversité de l'expression contribue à rendre la lecture assez imprévisible, car on ne sait pas comment sera le texte suivant.

Il y a, bien sûr, ici, une insistance à traquer le vide de nos postures (avec les pieds sur terre : merci), une absence de concession obsessionnelle qui contribue également à augmenter la dose de poésie.
À noter, pour finir, quelques visions traduites en mots qui participent de l'art poétique.

Extrait de "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète" :

"vague après vague
quelque chose se détache de quelque chose
quelqu'un se sépare de quelqu'un
juste pour voir
je mets la main sous la lame
du rasoir

la soleil arrête pas de m'énerver
je fais comme si de rien était
je me parle à moi-même
pour dire quelque chose à quelqu'un
mais ça m'intéresse pas
et j'écoute rien

les nuages arrivent pas très vite
l'horizon les retient
sans sourciller
je regarde le raz-de-marée
venir en souriant
(ça me distrait)"

L'illustration de couverture est de Christophe Lalanne et la préface de Fabrice Marzuolo.

Si vous souhaitez vous procurer "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète" de Julien Boutreux, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de la revue Décharge : https://dechargelarevue.com/

"Solitudes et serpillières", de Majead At-Mahel



Auto-édité par son auteur, Majead At-Mahel, "Solitudes et serpillières" (joli titre !) est sous-titré "Petits textes inoffensifs" et est classé dans la rubrique "Poésie ou presque".

Ce n'est pas entièrement faux. tant il règne dans ces textes, qui semblent être volontairement courts, un air de ne pas y toucher. Mais si c'est sans prétention, ça fonctionne plutôt bien, et même parfois mieux que des textes avec prétention, qui en foutent plein la vue pour pas un rond.

Si la révolte contre les injustices sociales, et la rage et le dépit que cela engendre, apparaissent, ils sont vite chassés par le texte suivant (en vers ou en prose).
Il s'agit d'instantanés de la vie sociale (amour, famille, et non patrie). Auto-dérision et infortune finalement pas si grave se concluent par un sourire, un jeu de mots, une moralité. 

Témoin ce "Cauchemar en cuisine" :

"Gousse d'angoisse
Regrets aux p'tts oignons
Piment de peine
L'homme sait parfaitement
Cuisiner son malheur
Il a tout un tas de recettes pour se faire du mal"

La seule joie dans tout ça, c'est d'avoir quelques instants pour écrire, comme le montre, par exemple "Club inside" :

Quel que soit le lieu et la saison, je me sens en vacances dès lors que je peux prendre un bain de silence et bronzer sous le soleil de la solitude. Seul sur la plage de mon âme à contempler le vaste océan du temps qui passe et à chercher la perle rare de ma destinée. Prendre le temps d'écrire et de comprendre ma vie, me rend heureux.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Solitudes et serpillières", de Majead At-Mahel, qui est vendu au prix de 9 €, contact auprès de l'auteur : majeadatmahel@gmail.com

mercredi 8 mai 2019

"Faut bien manger", d'Emanuel Campo


Deuxième recueil publié par Emanuel Campo aux Éditions de "la Boucherie littéraire", dans la collection "Sous le billot", "Faut bien manger", d'Emanuel Campo parle des conditions de vie contemporaine dans la ville, lieu de tous les travaux (j'avais envie d'écrire "travails") immatériels, rémunérés ou pas.

J'ai éprouvé du plaisir à lire ce livre, car j'y retrouve l'humour de son auteur qui s'emploie à tourner en dérision des choses pas forcément marrantes, comme par exemple le manque d'argent, la laideur du paysage urbain, les choses qu'on s'oblige ou qu'on nous oblige à faire pour gagner sa vie.
Bref, un texte résolument actuel (pas évident en poésie).

J'y retrouve également cette désinvolture dans l'écriture, ce j'men foutisme apparent qui, peut-être ou peut-être pas, dissimule de plus fines blessures. 

Chaque poème de "Faut bien manger" me semble être un tout, une île qui se déplace dans une même constellation thématique. Les poèmes sont assez nettement aussi tournés vers l'oralité, voire, vers la performance, ce qui rafraîchit l'écriture poétique, l’assouplit.

Si "Faut bien manger" se compose de tableaux (ou de scènes) différentes, ces tableaux sont musicaux et impliquent un changement de décor (comme dans un ballet).

Extrait de "Faut bien manger", "Projet d'ambulance", d'Emanuel Campo :

Je connais un gars qui est revenu
du statut de "pote" à celui de "connaissance".
Il s'est lancé dans son projet artistique
un groupe de musique.
Avant, nous nous voyions pour discuter.
Aujourd'hui
il communique
à coup de post, de tweet, de texto, de vidéo,
qu'il nous invite tous à partager.
Sa comm' est tellement offensive que son projet,
lui, ne l'est plus.
Ses mots sont lancés loin devant. Ils ne sont déjà
plus là quand il parle.
D'ailleurs, il parle de Projet, Mon projet, Écoute, c'est
mon nouveau projet.
"Puisque c'est un projet, il n'existe pas. Mais tu
l'as déjà ? Donc même si c'est un projet, je peux
quand même l'écouter ? Si je comprends bien, tu me
présentes un morceau de futur ?"
Et pour dire les choses franchement,
le mec me saoule.
Mais c'était un pote, alors il m'arrive de penser à lui,
et d'aimer les ambulances. Car on devient tous,
à un moment ou à un autre, une ambulance,
roulant à toute vitesse, un blessé à bord.

Si vous souhaitez vous procurer "Faut bien manger", d'Emanuel Campo, qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/

Ce livre est disponible, sur commande, dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre.

dimanche 28 avril 2019

"Une saison avec Dieu", de Jean-Jacques Nuel



Publié par les Éditions Le Pont du Change, "Une saison avec Dieu", de Jean-Jacques Nuel est un drôle de livre, qu'il convient de prendre au pied de la lettre.

En effet, l'auteur y raconte sa colocation avec Dieu (le vrai Dieu, pas un mec qui s'appelle Dieu, malgré les apparences), l'espace de l'hiver 1973, alors qu'il était encore étudiant (et Dieu également).

Drôle de livre ? J'aime à me persuader qu'il ne s'agit pas que d'une histoire d'humour, mais que ces faits ont eu lieu réellement, même si c'est impossible. Je ne saurai vous dire à quoi cela tient, si ce n'est à une part de mystère constante, présente dans toutes nos vies, même quand elle ne prend pas la forme de cet être-là.

Bien sûr, à la fin, personne ne saura s'il a eu raison d'y croire, tant qu'il est en vie.
Du moins, le lecteur retrouve, dans ces textes, la patte de Jean-Jacques Nuel, qui fait la force de ce livre. La justesse de cette écriture, qui lui procure sa précision. Son tour aphoristique, bien que le texte est plus long que d'habitude. En effet, les séquences qui composent les sept chapitres de "Une saison avec Dieu", sont toujours assez courtes, et suivent un ordre semblant chronologique, de manière décontractée, car peut-on parler de chronologie quand il est question de Dieu ?

Extrait de "Une saison avec Dieu", le début du premier chapitre :

"L'espace de trois mois, durant l'hiver 1973, Dieu et moi avons logé dans le même appartement, au numéro 7 de la rue de l'Épée, au dernier étage sans ascenseur d'un immeuble vétuste et insalubre qui a été démoli quelques années plus tard.
Mais commençons par le commencement."

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Une saison avec Dieu", de Jean-Jacques Nuel, qui est vendu au prix de 14 €, rendez-vous sur le site des éditions : http://www.lepontduchange.fr/

samedi 6 avril 2019

"Bris Collage", de Yazid Barroudy

Voilà un livre astucieux et même impertinent (si cela signifie dire juste la vérité avec humour) !

Publié par les Éditions "Le Contentieux", "Bris Collage" (l'état d'esprit du livre est déjà là) de Yazid Barroudy est une suite de textes courts, parfois même très courts (d'une seule phrase), précédés d'un titre.

Du coup, le lecteur s'amuse déjà à retrouver le rapport entre le titre et le texte qui va avec.

Même s'il n'y a pas de thème particulier dans "Bris Collage", de Yazid Barroudy, l'auteur se moque beaucoup du monde actuel. Mais il le fait avec ironie et avec le sourire, pourrais-je dire. Voire même avec la pointe de l'esprit éveillé !

Ici, aucune illusion sur le fait que le monde est accaparé par les plus riches ou que le commerce est roi.

Cependant, Yazid Barroudy met de la couleur dans ses mots. Ce qui s'appelle poésie. Et ensuite, la pilule de la vérité passe mieux.

En fin de compte, "Bris Collage" est une sorte de petit traité de sociologie poétique.

En voici quelques extraits, glanés au fil des pages :

Connectique

Tiens, ils sont de plus en plus dans la rue qui parlent seuls en marchant.

***
Dialectique

Faire soi-même le tri de ses ordures ou le laisser faire par des chercheurs d'emploi pour que baissent des statistiques.
***
Stratégie

Donner largement pour se permettre d'exiger plus.

***
Café

Devant la terrasse du bar se gare une voiture de luxe, luisante et généreusement agressive. Une femme en sort comme dans un ralenti, toute de marques vêtues. Elle verrouille les portières à distance, balaie la terrasse derrière ses lunettes avec de la dorure aux branches. Ses mouvements sont si lents qu'ils suspendent tout autour. On est comme aspiré par le vide irrépressible de l'absence qui émane de son regard photographique."

L'illustration de couverture est une peinture de Florence La Spada.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Bris Collage", de Yazid Barroudy, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le blog des éditions : https://lecontentieux.blogspot.com/

mardi 2 avril 2019

"After Ellis Island", de Sydney Simoneau

Le 16/04/2018, Sydney Simonneau était, avec sa fille, de passage à Ellis Island, puis à New-York City, pour un voyage initiatique dans cette terre d'asile, histoire de redémarrer sa vie, comme les migrants d'autres siècles.

Il en a tiré un livre, composé pur moitié de courts poèmes (sur la page de gauche), et de photographies (sur la page de droite), qui décrivent les choses vues et les hommes croisés dans cette ville gigantesque :

"Est-ce l'ennemi du désert
ou bien seulement
son humaine et difforme
traduction ?

Est-ce l'aplat des songes
qui s'étale là
sur ce fantasme urbain
disproportionné ?"

Et encore, ceci :

"Ce n'est pas le béton
ni le verre
encore moins le fer ou l'acier

la matière première ici
c'est le rêve"

Paradoxalement, je trouve que ce poème résume à lui seul tout le livre, et tous les livres de voyage, où ce qui compte n'est pas forcément écrit...

Les poèmes, photographies (dont celle de couverture), illustrations sont de Sydney Simonneau. Le texte de la 4e de couverture est traduit en breton par Ludovic Le Rû.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "After Ellis Island", de Sydney Simonneau, qui est vendu au prix de 16 € (avec illustrations en couleurs) ou à 8 € (avec illustrations en noir et blanc), contact auprès de l'auteur : fasyval@wanadoo.fr

dimanche 17 mars 2019

"Buées dans l'hiver", de Marie-Anne Bruch

Bien que j'aie chroniqué d'autres livres entretemps, cela fait plusieurs mois (au moins trois), que je n'avais lu de recueil de poésie aussi simplement réussi.

"Buées dans l'hiver" de Marie-Anne Bruch, publié par les Éditions Le Contentieux, ne traite pas d'un sujet en particulier, mais de tous à la fois, comme les meilleurs textes poétiques.

La lecture de ces poèmes écrits en vers libres est très coulante, très souple. Il n'y a rien qui heurte cette lecture. Les images et la musique y font leur nid en douceur.

Mais l'essentiel n'est pas là. Ces poèmes sont un modèle d'équilibre entre fond et forme, aussi loin des rages inutiles que de la joie calculée.

C'est une écriture précise et naturelle, cependant doublée d'une douleur latente.

Rien d'autre à ajouter, tant les poèmes parlent d'eux-mêmes, avec tranquillité.

Extrait de "Buées dans l'hiver" :

"Ciel à double-fond

Le bleu du ciel
apparemment si plat
et uniforme
et rassurant
avec ses teintes
de layettes pour garçonnets
le bleu du ciel
est en réalité
un néant bien épais
un infini tout noir
criblé d'étoiles
comme autant d'impacts
d'essais balistiques ratés
un infini bien épais
que seule la nuit
peut révéler
dans toute son asphyxiante
et dévorante
noirceur."

L'illustration de couverture est l'oeuvre du regretté Pascal Ulrich, décédé voici dix ans à présent.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Buées dans l'hiver", de Marie-Anne Bruch, qui est vendu au prix de 5 €, rendez-vous sur le blog de l'éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/