lundi 17 juin 2019

"Les armes douces", de Corinne Lagenèbre


Publié par les Éditions p.i.sage intérieur, dans sa collection 3,14 g de poésie, "Les armes douces", de Corinne Lagenèbre, est un recueil de poèmes en vers libres résolument lyrique, non pas tant par le choix d'images bucoliques, mais par sa vision résolument panoramique du monde qui l'entoure, donc ample, et donc lyrique.

Il y a de l'épopée, là-dedans, mais sans la guerre, d'où ce titre : "Les armes douces".

Il y a aussi de la chanson dans ces poèmes, avec leurs reprises, ce qui permet au texte de se construire dans la longueur, de connaître un vrai développement avant d'aboutir.

Si détails il y a, ce n'est pas ramené ras la terre, mais demeure aperçu en surplomb, avec une hauteur de vue qui n'équivaut pas à du mépris.

Cependant, même quand ils se font plus intimes, les poèmes tendent à la généralisation.

Poésie des grands ensembles urbains (tout particulièrement en sa première partie, intitulée "Armes douces"), poésie des voyages (davantage dans la deuxième partie, intitulée "Désertions"), poésie de l'élan vital (dans sa troisième partie, enfin, intitulée "Résistances"), la lumière du dehors éclaire l'ensemble de ces textes, qui sont construits comme des immeubles de plusieurs étages.

Extrait de "Les armes douces", de Corinne Lagenèbre :

"L'arme anatomique

J'aime l'instant de la fêlure
le moment où ça craque,
où s'envolent les masques,
où l'on baisse la garde.
Le chef désarmé
par une parole qui fait mouche
cet homme dont les mots trébuchent
ce ministre troublé
qui tente en vain
de rattraper 
son lapsus.

Et toi si absorbé, impénétrable,
la minute où tu t'en aperçois,
où soudain ton regard se fige,
une rougeur furtive
embrasant ta chemise.
Le voilà l'instant qui éclate,
quand ta fierté en berne
te laisse sans défense,
paumes ouvertes pour recevoir du ciel

des armes douces.

Cette seconde où la femme raidie
dans un costume sombre
d'où elle donne des ordres,
touchée au vif bredouille.
Le point où cèdent ses barrages,
cesse un combat vaincu
pour laisser place
au désir nu
d'abdiquer,
paumes ouvertes pour recevoir

l'arme 
anatomique."

L'illustration de couverture est de Fotolia.

Si vous souhaitez vous procurer "Les armes douces", de Corinne Lagenèbre, qui est vendu au prix de 10 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.p-i-sageinterieur.fr/

"Bon pour accord", de Claire Rengade


Publié par les Éditions la Boucherie littéraire, dans sa collection "Sur le billot", "Bon pour accord", de Claire Rengade, est un ensemble de poèmes qui peut déstabiliser le lecteur non prévenu, de prime abord.

En effet, ces poèmes semblent composés de vers écrits sans continuité. Il sautent allègrement du coq à l'âne, sans prévenir (pas de ponctuation) et utilisent également quelques néologismes (des noms transformés en verbes).

Toutefois, ce livre, dont le titre fait référence à l'écrit (c'est bien là l'un de ses paradoxes, comme on le verra après) - le bon pour accord constitue en effet l'étape précédant la signature d'un contrat - mérite d'être lu avec davantage d'attention.
C'est que d'habitude, l'espace dans lequel les mots se déploient est celui de la page blanche, d'où cet impératif intériorisé de début, de développement et de fin.

Sauf qu'ici, l'espace de développement du poème est celui de la parole. C'est l'espace du dehors, d'une scène de théâtre, comme de la rue. L'important est que les mots viennent. Et peu importe s'ils viennent mal, dans des tournures de phrases approximatives, maladroites, gauchies, ou que les locuteurs soient plusieurs à parler en même temps.

Ainsi, la poésie est restituée dans son immédiateté. Elle ne vient pas des images, ni d'une situation considérée comme poétique. Elle est bien plus actuelle, contemporaine, puisqu'elle découle de la parole saisie au vol.

Extrait de "Bon pour accord", de Claire Rengade :

"que ton chagrin s’entende
qu’il te dépasse qu'il déborde
si tu n'as pas de cœur il faut pleurer
poussez-vous à pleurer
on ouvre la mer avec ça
n'importe quelle version

on a pensé en colimaçon
des colimaçons dans des colimaçons
le même numéro
le même moment
les mêmes numéros de tout
je me fais escroquer par moi-même
il faut porter plainte tu dis

je me tromperas tu te tromperais
en général"

Si vous souhaitez vous procurer "Bon pour accord", de Claire Rengade, qui est vendu au prix de 11 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/

Ce livre est disponible, sur commande, dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre.

samedi 15 juin 2019

"L’écœuré parlant", suivi de "Cahier limite", de Pierre Andreani


Ils ne sont pas si faciles que cela à suivre, les poèmes de Pierre Andreani. Mais au moins, ils dégagent une sacrée énergie. Et ça, c'est précieux. Parce que souvent, on s'endort vraiment, dans la lecture des recueils de poèmes.

Par contre, si vous aimez la sobriété du haïku, je crois bien que ce livre ne sera pas pour vous.

Ce texte-là me semble être un constat d’échec par rapport à la réalité, par rapport à l'apparence qu'elle projette. Et cela me semble être le constat de base, pour qui veut faire de sa poésie quelque chose de vivant, voire de vital. 
Car l'existence est lourde dans son ensemble, et nos habitudes encore plus. 
Alors, si l'on veut découvrir autre chose en écrivant, il faut secouer le verbe, inventer toutes sortes de situations qui se transforment en impasses et s’en dégager aussitôt. Voilà ce que les mots de Pierre Andreani m'inspirent.
Sans cette succession de visions rapides, il n'y aurait pas cette richesse du langage, à tendance surréaliste (dans la vitesse de la pensée surtout, plus que dans la quantité d'images). Et vice-versa, également.
C'est au prix de l'imagination que la poésie se sort de l'ennui. Et dans ces poèmes-là, il y a, pour moi, un vrai dessein poétique.

Extrait de "L’écœuré parlant", de Pierre Andreani :

"Je reconnais mon nid, c'est une cage humide
dans un drôle de bouge, plein d'infanticides.

Hantise qui démarre à nouveau, dégustation sauvage
de tous les monstres hideux, de l'Afrique Occidentale
à l'Europe des vieilles pierres, réduction des passions.

Les sacrifices s'enchaînent sur les enfants bien nés.

On se dit : il ou elle a été puni(e), c'est bien fait !
On pleure quand même, dans les replis des draps.

On regarde sa vie, on s'éprend du malheur...
Que les autres sont riches et que soi, on se meurt,
que la mère et l'enfant sont ruinés, éloignés.

Ça continue vers la programmation simultanée
des foires régionales, les vocables du marché municipal,
tickets de caisse dans la poche, obligations et leurs soucis.

On se hâte dans son manteau, col relevé, furtif.
Chaque rendez-vous est une attaque, un attentat.
Cérémonie du chuchotement; rien ne sert d'écouter
aux portes, c'est un journalisme sans nécessité...

Autant jardiner dans les espaces dédiés, et se laisser rouler vers l'Ouest...

Le peuple se démoralise, oui, c'est bien naturel;
les suicidés montrent du doigt les bien-portants.
Peu importe : ils n’émeuvent plus personne.


Misère infligée ne sera pas impunie, les masses enflées,
on ne voit qu'elles tandis qu'elles puent.

À force de reculer en direction des bassines de vomissure,
vous tomberez dedans, et bien vous en prendra.

Je la vois : la mort habite en face de ce corps
devenu gras, elle s'appuie sur ses nerfs, le soulage.

Les chapeaux s'envolent au passage de l'impétueux
qui crache des vérités célestes, distribue les sentences.

Joie contre ce vieux monde : c'est en effet
la guerre ici-bas."

L’illustration de première page est du regretté Pascal Ulrich.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "L’écœuré parlant, suivi de "Cahier limite", de Pierre Andreani,  qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le blog de l'éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/

"Corrosion", de Mireille Disdero


Publié par les Éditions de la Boucherie littéraire, sans sa collection "Sur le Billot", "Corrosion", de Mireille Disdero est une suite de poèmes en vers libres, entre lesquels s'intercalent des textes en prose.

Mais c'est plus que cela. Il s'agit du récit poétique de cinq années passées par l'auteur dans plusieurs pays d'Asie (Thaïlande essentiellement, mais également Indonésie, Laos, Cambodge, Vietnam, Malaisie, Bali). J'utiliserai d'ailleurs volontiers le terme de "relation" pour qualifier plus précisément ce texte.

Car au-delà du périple touristique, que l'on devine riche et varié, l'auteur a bien pris soin de préciser, au frontispice de ce volume : "Corrosion n'est ni un carnet de voyage, ni un guide touristique".
Le lecteur va donc découvrir la chronologie du délitement d'une relation amoureuse.
Ainsi, dans "Corrosion", tout est question d'ambiance.

La réussite de ce livre tient, en effet, à cette prégnance de la sensation de déprime progressive procurée par ces textes (avant la perspective d'une sortie de cet état).
Et cette sensation semble coller parfaitement au climat des pays visités : moiteur, humidité, torpeur, envahissement du dedans par le dehors.

D'où le titre, qui tombe à point, de "Corrosion", résumant cette contamination insidieuse, mais durable, par l'ambiance des endroits traversés.

L'écriture de Mireille Disdero part du détail (observation extérieure) afin de communiquer ses impressions intérieures.

Extrait de "Corrosion", de Mireille Disdero, "Menu international" :

"Tu mets la douleur. Tu ajoutes un sourire grimace,
ton toit troué, les étoiles qui tanguent au-dessus.
Tu mets l'eau croupie. Tu ajoutes la terre. Le typhus.
Pourriture, choléra, ta famille ensevelie.
Tu ne peux plus réparer personne.
Trop tard.
Alors tu mélanges. Tu malaxes et souffles sur les vapeurs mortes qui s’échappent du plat.
Tu prépares un jus noir, chaud, suintant de tes rêves carbonisés.
Kafé, Kafé, qui veut mon Kafé brûlé ?
Antidote au destin saccagé. Aux grendes qui explosent dans la forêt.
Un kafé ! Et puis après !

Automne 2015 (Phnom Pen, Cambodge)"

Si vous souhaitez vous procurer "Corrosion", de Mireille Disdero, qui est vendu au prix de 13 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/

Ce livre est disponible, sur commande, dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre.

jeudi 6 juin 2019

"Faites comme si vous étiez mort", de Sammy Sapin


Publié par les Éditions "L'arbre vengeur", "Faites comme si vous étiez morts" (joli titre qui donne le ton du livre), de Sammy Sapin, est un volume de près de 200 pages, constitué de 14 nouvelles.

L'auteur, qui a d'abord publié de la poésie, semble nager comme un poisson dans l'eau dans ce genre de la nouvelle, pourtant difficile à cultiver.

Si les textes, ici, n'ont pas de lien entre eux, il existe une forte unité dans cet ensemble.

Le trait d'union entre ces nouvelles est le rapport au corps malade ou blessé, ou encore destiné à la seule sexualité, quand il n'est pas fantasmé.

Le lecteur y retrouve aussi le plus souvent un monde connu de Sammy Sapin, le milieu hospitalier, puisque celui-ci y travaille dans la vraie vie, enfin, l'apparente.

Cependant, il ne s'agit pas là d'un livre réaliste.

Les situations décrites nous renvoient toujours à des univers décalés par rapport au nôtre, ne serait-ce que par une caractéristique essentielle (par exemple, ce monde dans lequel les hommes se déplacent en jupes).

S'il fallait à tout prix classer ces textes dans un genre, ce serait un peu le fantastique, un peu la science-fiction. Mais plus que par des qualificatifs d'ensemble, c'est le ton employé qui constitue la véritable marque de ces nouvelles : sobriété, détachement, voire froideur de ton du narrateur, humour noir, insolite, dialogues foutraques (ces derniers sont l'un des points forts de ce livre).

En fin de compte, ces nouvelles finissent par ressembler à certains de nos cauchemars.

Pour vous donner une idée de l'ambiance de "Faites comme si vous étiez morts", de Sammy Sapin, le début de cette nouvelle intitulée "La lucarne" :

"JE JETTE UN COUP D’ŒIL par la lucarne. Indiscutablement, c'est un bon jour pour ce qui m'attend : clair quoique gris, mais sans excès. De longs nuages paisibles, groupés, font au soleil un masque de coton fin; l'herbe a gelé dans la nuit et se tient au garde à vous, prête à saluer quelque chose qui sera détonations, fusils fumants, ma mort."

Et si vous souhaitez en savoir plus sur "Faites comme si vous étiez morts", de Sammy Sapin, qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://www.arbre-vengeur.fr/

lundi 27 mai 2019

"Gérard Lemaire", de Robert Roman


Publié aux Éditions du Contentieux, sous-titré "Un poète à hauteur d'homme", "Gérard Lemaire", de Robert Roman, est un gros volume de 402 pages, consacré au poète, décédé en 2016.

Ce livre au contenu très riche, est renseigné par des photographies de l'auteur, les couvertures des nombreux livres ou revues dans lesquels il a été publié, plusieurs lettres et témoignages.

Et surtout, on y trouve un large éventail de poèmes, publiés en recueils ou revues.

Bien sûr, il ne peut s'agir que d'une sélection, comme s'en explique d'ailleurs l'éditeur.

En effet, il aurait été impossible de publier ici l'intégralité des 10000 (?) poèmes écrits par Gérard Lemaire, et encore moins toute sa correspondance. Et ce n'est pas forcément souhaitable, d'ailleurs.

Avec ce livre vendu au prix de 20 €, vous en aurez pour votre argent, tant nombre de poèmes y figurant sont d'une beauté limpide, comme il s'en rencontre rarement dans la production actuelle.

Il y a, dans ces textes, une véritable obsession de l'engagement envers les plus pauvres, et surtout la volonté de faire ressortir, coûte que coûte, la beauté humaine du peuple, au-delà de sa pauvreté, sans que cela soit une manière détournée de rabaisser les gens, sauf ceux qui gouvernent notre monde.

En témoigne d'ailleurs ce "Journal d'un chômeur", qui a "lancé" Gérard Lemaire et plus tard, par exemple, cette série de poèmes écrits pour Mumia Abu-Jamal, emprisonné depuis 1981 aux États-Unis.

Un exemple parmi d'autres des poèmes de Gérard Lemaire :

"Je sais où je veux aller
Mais je ne connais pas le chemin

Seulement avancer dans un désert
Peu à peu et pas à pas

Ma tranquillité pourtant est parfaite
Je subirai les sables de la sécheresse tant que je peux
Passant sur les ergs aux formes en fusion
Cette traversée ressemble si peu à ce que j'attendais

Ma gorge s'est emplie de pus
Mes jambes bien sûr tremblent et boitent dans les pierres
Le soleil ne tarit pas et il tombe sur mes épaules
Mon chemin cherche une quelconque verdure

Derrière le cyprès miroitant d'un poème
Cette aurore d'un jour veut me tendre les bras"

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Gérard Lemaire", de Robert Roman, rendez-vous sur le blog de l'éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/

lundi 13 mai 2019

"Le rasoir d'Ockham appliqué au poète", de Julien Boutreux


Publié dans la collection Polder de la revue Décharge, "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète", de Julien Boutreux, écorche au passage pas mal le poète. Je ne suis pas de ceux que cela écorchera, car je sais à quoi m'en tenir en guise de poètes. D'ailleurs, comme ils n’écoutent que leur ego !...

En plus, le poète, c'est aussi et avant tout l'auteur, qui assume son "je".

Enfin, le titre du recueil - "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète" - ne résume pas à lui seul la totalité des textes qui le composent. Ce qui m'a plu ici, c'est la déconnexion entre fond et forme. Il peut y avoir des vrais moments de poésie dans un aphorisme et des poèmes en vers qui sont narratifs, voire totalement prosaïques. Cela montre aussi que l'auteur peut écrire dans des registres différents.
Cette diversité de l'expression contribue à rendre la lecture assez imprévisible, car on ne sait pas comment sera le texte suivant.

Il y a, bien sûr, ici, une insistance à traquer le vide de nos postures (avec les pieds sur terre : merci), une absence de concession obsessionnelle qui contribue également à augmenter la dose de poésie.
À noter, pour finir, quelques visions traduites en mots qui participent de l'art poétique.

Extrait de "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète" :

"vague après vague
quelque chose se détache de quelque chose
quelqu'un se sépare de quelqu'un
juste pour voir
je mets la main sous la lame
du rasoir

la soleil arrête pas de m'énerver
je fais comme si de rien était
je me parle à moi-même
pour dire quelque chose à quelqu'un
mais ça m'intéresse pas
et j'écoute rien

les nuages arrivent pas très vite
l'horizon les retient
sans sourciller
je regarde le raz-de-marée
venir en souriant
(ça me distrait)"

L'illustration de couverture est de Christophe Lalanne et la préface de Fabrice Marzuolo.

Si vous souhaitez vous procurer "Le rasoir d'Ockham appliqué au poète" de Julien Boutreux, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le site de la revue Décharge : https://dechargelarevue.com/

"Solitudes et serpillières", de Majead At-Mahel



Auto-édité par son auteur, Majead At-Mahel, "Solitudes et serpillières" (joli titre !) est sous-titré "Petits textes inoffensifs" et est classé dans la rubrique "Poésie ou presque".

Ce n'est pas entièrement faux. tant il règne dans ces textes, qui semblent être volontairement courts, un air de ne pas y toucher. Mais si c'est sans prétention, ça fonctionne plutôt bien, et même parfois mieux que des textes avec prétention, qui en foutent plein la vue pour pas un rond.

Si la révolte contre les injustices sociales, et la rage et le dépit que cela engendre, apparaissent, ils sont vite chassés par le texte suivant (en vers ou en prose).
Il s'agit d'instantanés de la vie sociale (amour, famille, et non patrie). Auto-dérision et infortune finalement pas si grave se concluent par un sourire, un jeu de mots, une moralité. 

Témoin ce "Cauchemar en cuisine" :

"Gousse d'angoisse
Regrets aux p'tts oignons
Piment de peine
L'homme sait parfaitement
Cuisiner son malheur
Il a tout un tas de recettes pour se faire du mal"

La seule joie dans tout ça, c'est d'avoir quelques instants pour écrire, comme le montre, par exemple "Club inside" :

Quel que soit le lieu et la saison, je me sens en vacances dès lors que je peux prendre un bain de silence et bronzer sous le soleil de la solitude. Seul sur la plage de mon âme à contempler le vaste océan du temps qui passe et à chercher la perle rare de ma destinée. Prendre le temps d'écrire et de comprendre ma vie, me rend heureux.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Solitudes et serpillières", de Majead At-Mahel, qui est vendu au prix de 9 €, contact auprès de l'auteur : majeadatmahel@gmail.com

mercredi 8 mai 2019

"Faut bien manger", d'Emanuel Campo


Deuxième recueil publié par Emanuel Campo aux Éditions de "la Boucherie littéraire", dans la collection "Sous le billot", "Faut bien manger", d'Emanuel Campo parle des conditions de vie contemporaine dans la ville, lieu de tous les travaux (j'avais envie d'écrire "travails") immatériels, rémunérés ou pas.

J'ai éprouvé du plaisir à lire ce livre, car j'y retrouve l'humour de son auteur qui s'emploie à tourner en dérision des choses pas forcément marrantes, comme par exemple le manque d'argent, la laideur du paysage urbain, les choses qu'on s'oblige ou qu'on nous oblige à faire pour gagner sa vie.
Bref, un texte résolument actuel (pas évident en poésie).

J'y retrouve également cette désinvolture dans l'écriture, ce j'men foutisme apparent qui, peut-être ou peut-être pas, dissimule de plus fines blessures. 

Chaque poème de "Faut bien manger" me semble être un tout, une île qui se déplace dans une même constellation thématique. Les poèmes sont assez nettement aussi tournés vers l'oralité, voire, vers la performance, ce qui rafraîchit l'écriture poétique, l’assouplit.

Si "Faut bien manger" se compose de tableaux (ou de scènes) différentes, ces tableaux sont musicaux et impliquent un changement de décor (comme dans un ballet).

Extrait de "Faut bien manger", "Projet d'ambulance", d'Emanuel Campo :

Je connais un gars qui est revenu
du statut de "pote" à celui de "connaissance".
Il s'est lancé dans son projet artistique
un groupe de musique.
Avant, nous nous voyions pour discuter.
Aujourd'hui
il communique
à coup de post, de tweet, de texto, de vidéo,
qu'il nous invite tous à partager.
Sa comm' est tellement offensive que son projet,
lui, ne l'est plus.
Ses mots sont lancés loin devant. Ils ne sont déjà
plus là quand il parle.
D'ailleurs, il parle de Projet, Mon projet, Écoute, c'est
mon nouveau projet.
"Puisque c'est un projet, il n'existe pas. Mais tu
l'as déjà ? Donc même si c'est un projet, je peux
quand même l'écouter ? Si je comprends bien, tu me
présentes un morceau de futur ?"
Et pour dire les choses franchement,
le mec me saoule.
Mais c'était un pote, alors il m'arrive de penser à lui,
et d'aimer les ambulances. Car on devient tous,
à un moment ou à un autre, une ambulance,
roulant à toute vitesse, un blessé à bord.

Si vous souhaitez vous procurer "Faut bien manger", d'Emanuel Campo, qui est vendu au prix de 12 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/

Ce livre est disponible, sur commande, dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre.

dimanche 28 avril 2019

"Une saison avec Dieu", de Jean-Jacques Nuel



Publié par les Éditions Le Pont du Change, "Une saison avec Dieu", de Jean-Jacques Nuel est un drôle de livre, qu'il convient de prendre au pied de la lettre.

En effet, l'auteur y raconte sa colocation avec Dieu (le vrai Dieu, pas un mec qui s'appelle Dieu, malgré les apparences), l'espace de l'hiver 1973, alors qu'il était encore étudiant (et Dieu également).

Drôle de livre ? J'aime à me persuader qu'il ne s'agit pas que d'une histoire d'humour, mais que ces faits ont eu lieu réellement, même si c'est impossible. Je ne saurai vous dire à quoi cela tient, si ce n'est à une part de mystère constante, présente dans toutes nos vies, même quand elle ne prend pas la forme de cet être-là.

Bien sûr, à la fin, personne ne saura s'il a eu raison d'y croire, tant qu'il est en vie.
Du moins, le lecteur retrouve, dans ces textes, la patte de Jean-Jacques Nuel, qui fait la force de ce livre. La justesse de cette écriture, qui lui procure sa précision. Son tour aphoristique, bien que le texte est plus long que d'habitude. En effet, les séquences qui composent les sept chapitres de "Une saison avec Dieu", sont toujours assez courtes, et suivent un ordre semblant chronologique, de manière décontractée, car peut-on parler de chronologie quand il est question de Dieu ?

Extrait de "Une saison avec Dieu", le début du premier chapitre :

"L'espace de trois mois, durant l'hiver 1973, Dieu et moi avons logé dans le même appartement, au numéro 7 de la rue de l'Épée, au dernier étage sans ascenseur d'un immeuble vétuste et insalubre qui a été démoli quelques années plus tard.
Mais commençons par le commencement."

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Une saison avec Dieu", de Jean-Jacques Nuel, qui est vendu au prix de 14 €, rendez-vous sur le site des éditions : http://www.lepontduchange.fr/

samedi 6 avril 2019

"Bris Collage", de Yazid Barroudy

Voilà un livre astucieux et même impertinent (si cela signifie dire juste la vérité avec humour) !

Publié par les Éditions "Le Contentieux", "Bris Collage" (l'état d'esprit du livre est déjà là) de Yazid Barroudy est une suite de textes courts, parfois même très courts (d'une seule phrase), précédés d'un titre.

Du coup, le lecteur s'amuse déjà à retrouver le rapport entre le titre et le texte qui va avec.

Même s'il n'y a pas de thème particulier dans "Bris Collage", de Yazid Barroudy, l'auteur se moque beaucoup du monde actuel. Mais il le fait avec ironie et avec le sourire, pourrais-je dire. Voire même avec la pointe de l'esprit éveillé !

Ici, aucune illusion sur le fait que le monde est accaparé par les plus riches ou que le commerce est roi.

Cependant, Yazid Barroudy met de la couleur dans ses mots. Ce qui s'appelle poésie. Et ensuite, la pilule de la vérité passe mieux.

En fin de compte, "Bris Collage" est une sorte de petit traité de sociologie poétique.

En voici quelques extraits, glanés au fil des pages :

Connectique

Tiens, ils sont de plus en plus dans la rue qui parlent seuls en marchant.

***
Dialectique

Faire soi-même le tri de ses ordures ou le laisser faire par des chercheurs d'emploi pour que baissent des statistiques.
***
Stratégie

Donner largement pour se permettre d'exiger plus.

***
Café

Devant la terrasse du bar se gare une voiture de luxe, luisante et généreusement agressive. Une femme en sort comme dans un ralenti, toute de marques vêtues. Elle verrouille les portières à distance, balaie la terrasse derrière ses lunettes avec de la dorure aux branches. Ses mouvements sont si lents qu'ils suspendent tout autour. On est comme aspiré par le vide irrépressible de l'absence qui émane de son regard photographique."

L'illustration de couverture est une peinture de Florence La Spada.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Bris Collage", de Yazid Barroudy, qui est vendu au prix de 8 €, rendez-vous sur le blog des éditions : https://lecontentieux.blogspot.com/

mardi 2 avril 2019

"After Ellis Island", de Sydney Simoneau

Le 16/04/2018, Sydney Simonneau était, avec sa fille, de passage à Ellis Island, puis à New-York City, pour un voyage initiatique dans cette terre d'asile, histoire de redémarrer sa vie, comme les migrants d'autres siècles.

Il en a tiré un livre, composé pur moitié de courts poèmes (sur la page de gauche), et de photographies (sur la page de droite), qui décrivent les choses vues et les hommes croisés dans cette ville gigantesque :

"Est-ce l'ennemi du désert
ou bien seulement
son humaine et difforme
traduction ?

Est-ce l'aplat des songes
qui s'étale là
sur ce fantasme urbain
disproportionné ?"

Et encore, ceci :

"Ce n'est pas le béton
ni le verre
encore moins le fer ou l'acier

la matière première ici
c'est le rêve"

Paradoxalement, je trouve que ce poème résume à lui seul tout le livre, et tous les livres de voyage, où ce qui compte n'est pas forcément écrit...

Les poèmes, photographies (dont celle de couverture), illustrations sont de Sydney Simonneau. Le texte de la 4e de couverture est traduit en breton par Ludovic Le Rû.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "After Ellis Island", de Sydney Simonneau, qui est vendu au prix de 16 € (avec illustrations en couleurs) ou à 8 € (avec illustrations en noir et blanc), contact auprès de l'auteur : fasyval@wanadoo.fr

dimanche 17 mars 2019

"Buées dans l'hiver", de Marie-Anne Bruch

Bien que j'aie chroniqué d'autres livres entretemps, cela fait plusieurs mois (au moins trois), que je n'avais lu de recueil de poésie aussi simplement réussi.

"Buées dans l'hiver" de Marie-Anne Bruch, publié par les Éditions Le Contentieux, ne traite pas d'un sujet en particulier, mais de tous à la fois, comme les meilleurs textes poétiques.

La lecture de ces poèmes écrits en vers libres est très coulante, très souple. Il n'y a rien qui heurte cette lecture. Les images et la musique y font leur nid en douceur.

Mais l'essentiel n'est pas là. Ces poèmes sont un modèle d'équilibre entre fond et forme, aussi loin des rages inutiles que de la joie calculée.

C'est une écriture précise et naturelle, cependant doublée d'une douleur latente.

Rien d'autre à ajouter, tant les poèmes parlent d'eux-mêmes, avec tranquillité.

Extrait de "Buées dans l'hiver" :

"Ciel à double-fond

Le bleu du ciel
apparemment si plat
et uniforme
et rassurant
avec ses teintes
de layettes pour garçonnets
le bleu du ciel
est en réalité
un néant bien épais
un infini tout noir
criblé d'étoiles
comme autant d'impacts
d'essais balistiques ratés
un infini bien épais
que seule la nuit
peut révéler
dans toute son asphyxiante
et dévorante
noirceur."

L'illustration de couverture est l'oeuvre du regretté Pascal Ulrich, décédé voici dix ans à présent.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Buées dans l'hiver", de Marie-Anne Bruch, qui est vendu au prix de 5 €, rendez-vous sur le blog de l'éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/

samedi 16 mars 2019

"Dites-lui que je l'aime", de Clémentine Autain



Ça y est ! Il est enfin sorti, ce livre de Clémentine Autain, intitulé "Dites-lui que je l'aime", et publié par les Éditions Grasset (pour une fois que je chronique une publication d'un "grand" éditeur !).

C'est que le parcours d'actrice de Dominique Laffin, à la fin des années 70 et au début des années 80, ne mérite pas d'être oublié, malgré une carrière courte due à sa disparition prématurée, en 1985.

Dominique Laffin, ou la sensibilité totale d'un visage qui fait oublier le temps qui nous sépare de ses films.

"Dites-lui que je l'aime" ne constitue pas pour autant un retour sur la carrière professionnelle de l'actrice. Celle qui témoigne ici, c'est sa fille, Clémentine Autain. Elle est donc bien placée pour parler de quelqu'un qu'elle a mieux connu que les autres, même si elle n'avait que 11 ans, lorsqu'elle l'a vue pour la dernière fois. Cela n'a pas été facile, d'ailleurs, de briser le silence. Il a fallu plus de trente ans pour que ce livre puisse naître. 

Car vivre avec Dominique Laffin n'était pas une expérience d'emblée positive pour une enfant. La faute aux excès (alcoolisme) et tourments de la mère.

Même si le lecteur peut imaginer sans peine ce à quoi ressemblait cette vie, j'ai été frappé par la noirceur qui se dégage de toute la première partie du livre. Pas une noirceur calculée, mais une sombre vision des choses, que l'on sent (hélas) conforme à la réalité, qui ne cherche pas à taire des souvenirs douloureux.

Ainsi, ce court volume, composé de fragments de quelques pages maximum, est un texte dense.

Clémentine Autain y raconte qu'elle a d'abord cherché à oublier sa mère en prenant le contrepoint de celle-ci et en fuyant toute rencontre d'admirateurs/trices.

Dans la seconde partie de "Dites-lui que je l'aime", avec la distance du temps, un nouveau regard devient possible, et l'on passe du rejet à une forme d'apaisement, qui n'exclut pas la tristesse.

La qualité d'écriture de "Dites-lui que je l'aime" est démontrée par l'absence de pathos (les faits parlent d'eux-mêmes) et la précision des souvenirs décrits.

Au terme de cette lecture, j'espère que "Dites-lui que je l'aime" facilitera la réédition des films dans lesquels Dominique Laffin a joué (son premier long-métrage donne d'ailleurs son titre au livre), et dont certains sont aujourd'hui introuvables.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Dites-lui que je l'aime", de Clémentine Autain, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.grasset.fr/dites-lui-que-je-laime-9782246813958

lundi 25 février 2019

"L'ébauche", de Stéphane Branger


Édité par l'auteur, dans une collection dénommée Iskra, "L'ébauche", de Stéphane Branger regroupe plusieurs poèmes en vers libres, qui ne semblent pas consacrés à un thème en particulier.

Sauf que le recueil balaye plusieurs sujets, comme les souvenirs, l'autre (toi), les mots, une promenade en ville, à l'extérieur...

Cependant, tous ces poèmes sont traversés par un même style, un même ton, plutôt neutre, et qui fait remonter à la surface la vacance qui se glisse entre toutes les choses évoquées.

Et c'est bien le thème principal de "L'ébauche" : celui de la vacance, nouveau spleen du XXIe siècle, de ce qui n'est pas, de ce manque qui toujours nous échappe.

Ainsi, le manque est tellement marqué qu'il rend les choses, dont il est question, plus abstraites. 

Il résulte de ces assemblages de mots une impression de mystère, de monde vu à distance, comme par exemple, comme caché, atténué par la neige (comme c'est le cas de deux trois poèmes ici).

Extrait de "l'ébauche", de Stéphane Branger :

"Le vent se fait haut et court

Le vent se fait haut et court
Et l'espace qu'il nous laisse
N'est pas plus grand
Qu'une feuille d'automne

Il faudrait pouvoir comprendre
Le fait d'être vent à son tour
Insaisissable chaud ou froid

Souffle
Direction
Pression atmosphérique
Et autre langage
Qui nous échappe
Encore une fois

L'ébullition même
La vapeur
Et surtout la force
Qui parfois nous pousse
Ou nous rejette

Déchiffrer la trace
Du passage du vent
C'est comme déchiffrer
Les lignes de son propre cœur
Muscles et fissures
Dans un avis de tempête"

Les illustrations (dont celle de couverture) sont de Corinne Saint-Mieux. 

Si vous souhaitez en savoir plus sur "L'ébauche", de Stéphane Branger, qui est vendu au prix de 7 € (+ 3 € de frais d'envois), rendez-vous sur le site de l'auteur : http://www.stephanebranger.com/

mercredi 20 février 2019

"Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger


Publié par les Éditions Gros Textes et sous-titré "Poèmes cocasses", "Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger, porte bien son deuxième nom.

En effet, les poèmes qui le composent délirent pas mal. Ce sont des textes courts, écrits en vers libres, truffés de jeux de mots et souvent traversés par des listes.

D'ailleurs, on les dirait presque écrits à partir de leur titres, bourrés de fantaisie (témoin, celui qui est donné à cet ensemble), à moins que ce ne soit l'inverse. Les titres résument souvent les poèmes, comme s'ils permettaient leur inventivité.

Ainsi, j'ai trouvé "Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger, plus surréaliste que d'autres livres du  même auteur.

À noter, enfin d’opus, la saga, en plusieurs épisodes, du superpoète. Je ne rate jamais l'occasion de voir un poète chambré, et là, en voilà une belle occasion.

Extrait de "Le musée de la girouette et du ventilateur" : "Fidèle épouse" :

il passe tout son temps
dans sa tour d'ivoire
au sommet de la maison.
Il y travaille
d'arrache-pied
à son grand oeuvre.
Il refuse l'interphone
et le portable
pour communiquer
avec le bas peuple.
Comme il est dur
de la feuille blanche
son épouse
doit se taper
les quarante marches
chaque fois que la soupe
de Superpoète est servie.

Illustration de la première de couverture est de Serge Delescaille.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le blog des éditions Gros Textes, https://sites.google.com/site/grostextes/

lundi 4 février 2019

"Demeure", d'Hubert Le Boisselier


Publié par Z4 Editions, "Demeure" d'Hubert Le Boisselier montre une vraie démarche d'écriture.

Je veux dire le fait de partir, par l'écriture, à la rencontre de soi. Bon, je ne suis pas trop fan de l'ego, mais j'aime parfois aussi l’ordre dans la tête ! Et là, justement, ça commence par le commencement. 

Si l'on excepte le fait qu'Hubert Le Boisselier envisage sa propre mort avant d'attaquer la vie, il procède par ordre. Puis il évoque ensuite son nom. Le nom, c'est la preuve d'une existence minimale. Et c'est au tour de la maison, celle qui est la demeure, avant d'en finir par le corps et les mots. 

Bien sûr, ce sont des images qui montrent la conscience de soi.

Pour une fois, j'ai d'ailleurs aimé davantage, dans ce livre, la manière dont c'est dit (cette écriture crantée) que ce dont il est question (le soi, car il y a aussi le reste).

En effet, le lecteur sent bien cette soif de contrôle qui s'exprime dans l'écriture d'Hubert Le Boisselier. Ce refus de se laisser emporter, quand un vers est écrit, par le vers suivant. L'auteur ne brûle pas ses propres étapes.

Ainsi, ce style d'écriture est gage de clarté.

À noter également la partie de ce livre intitulée "Entrelangues", dans laquelle le français se mêle à l'anglais, y compris dans une même phrase. Ça donne au poème un petit air de chanson qui se moquerait de ses refrains.

Extrait de "Demeure", d'Hubert Le Boisselier : "Jour sans audace" :

"jour sans audace
où l'on puise des affinités
avec le vide

où l'on renoue avec des mots
patinés par l'usage

où l'on porte sur les épaules
le joug syntaxique

ou bien

marcher au bord
du précipice
un bandeau sur les yeux"

Le photographie de couverture est de l'auteur.

Pour en savoir plus sur "Demeure", d'Hubert Le Boisselier, qui est vendu au prix de 14 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : https://z4editions.fr/

mercredi 2 janvier 2019

"Alchimiste du soleil pulvérisé", de Murielle Compère-Demarcy


Publié par les Z4 Éditions, dans sa collection "la diagonale de l'écrivain", "Alchimiste du soleil pulvérisé" de Murielle Compère-Demarcy, sous-titré "poème pour Antonin Artaud", est, comme son nom l'indique, un hommage rendu à Artaud, le poète "dont la lecture est pour [elle] sans prérequis. ni attente / tant / il [lui est ] fulgurant d'évidence dans ses soubresauts..."

Poème, mais aussi lettre, collages par fragments de textes d'Artaud mélangés au sien, ce livre échappe à l'analyse, non, parce qu'il est mal écrit, mais parce qu'il emprunte à la trace les pas des textes d'Antonin Artaud qui eux-mêmes, échappent à l'analyse.

Ainsi, j'ai été surpris par le fait que l'écriture de Murielle Compère-Demarcy était "presque" comme celle du poète à qui il est rendu hommage (au moins dans l'image de cette écriture sur la page, avec ses soubresauts). Le lecteur attentif y retrouve toutefois des tournures d'expression familières à d'autres livres de l'auteur, ici mixés.

Cet hommage est décliné en plusieurs épisodes qui regroupent les principaux thèmes de l'oeuvre : "La danse du Peyotl" au Mexique, un monde différent de la triste Europe, la "chambre ardente" de Van Gogh, le supplicié de la société, Héliogabale, l'anarchiste couronné, et ce cancer de l'être, ce soleil noir inversé...

Ce qu'il y a de bien avec Artaud, c'est que sa révolte ne se démodera jamais, car elle est essentielle : les acteurs qui occupent le devant de la scène varient, mais, à moins d'une bombe atomique efficace, l'existence demeure. La voici donc remise au goût du jour, et on ne peut pas dire que cela soit sans raisons...

En filigrane, "Alchimiste du soleil pulvérisé" est aussi l'occasion de rendre hommage à d'autres auteurs : Cendrars, Rimbaud, Joyce, Nietzsche, Gérard de Nerval.

En témoignent les illustrations (dont celle de couverture) qui essaiment ces pages et qui sont l'oeuvre de Jacques Cauda.

Extrait de "Alchimiste du soleil pulvérisé", de Murielle Compère-Demarcy :

"L'Oeuvre est ainsi faite
ecce homo
mais me mange la cervelle
l'Écriture -
lure-lyre
le cerveau-corbeautière
croassant dans son bocal
couleur de tripes
le réel
dénoue ses boyaux de l'orage sec
solaire et de sang
inapte à s'ingurgiter
se refaire
déféqué sitôt ingéré
dans cette soupe noire
de saletés intestinales
typhons de fièvre
stomacale
organique..."

La quatrième de couverture est de Philippe Thireau.

Si vous souhaitez vous procurer "Alchimiste du soleil pulvérisé", de Murielle Compère-Demarcy, qui est vendu au prix de 11,50 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://z4editions.fr/