dimanche 17 mars 2019

"Buées dans l'hiver", de Marie-Anne Bruch

Bien que j'aie chroniqué d'autres livres entretemps, cela fait plusieurs mois (au moins trois), que je n'avais lu de recueil de poésie aussi simplement réussi.

"Buées dans l'hiver" de Marie-Anne Bruch, publié par les Éditions Le Contentieux, ne traite pas d'un sujet en particulier, mais de tous à la fois, comme les meilleurs textes poétiques.

La lecture de ces poèmes écrits en vers libres est très coulante, très souple. Il n'y a rien qui heurte cette lecture. Les images et la musique y font leur nid en douceur.

Mais l'essentiel n'est pas là. Ces poèmes sont un modèle d'équilibre entre fond et forme, aussi loin des rages inutiles que de la joie calculée.

C'est une écriture précise et naturelle, cependant doublée d'une douleur latente.

Rien d'autre à ajouter, tant les poèmes parlent d'eux-mêmes, avec tranquillité.

Extrait de "Buées dans l'hiver" :

"Ciel à double-fond

Le bleu du ciel
apparemment si plat
et uniforme
et rassurant
avec ses teintes
de layettes pour garçonnets
le bleu du ciel
est en réalité
un néant bien épais
un infini tout noir
criblé d'étoiles
comme autant d'impacts
d'essais balistiques ratés
un infini bien épais
que seule la nuit
peut révéler
dans toute son asphyxiante
et dévorante
noirceur."

L'illustration de couverture est l'oeuvre du regretté Pascal Ulrich, décédé voici dix ans à présent.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Buées dans l'hiver", de Marie-Anne Bruch, qui est vendu au prix de 5 €, rendez-vous sur le blog de l'éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/

samedi 16 mars 2019

"Dites-lui que je l'aime", de Clémentine Autain



Ça y est ! Il est enfin sorti, ce livre de Clémentine Autain, intitulé "Dites-lui que je l'aime", et publié par les Éditions Grasset (pour une fois que je chronique le livre d'un "grand" éditeur !).

En effet, le parcours d'actrice de Dominique Laffin, à la fin des années 70 et au début des années 80, ne mérite pas d'être oublié, malgré une carrière courte due à sa disparition prématurée, en 1985.

Dominique Laffin, c'est la sensibilité totale d'un visage qui fait oublier certains aspects démodés de ses films.

Cependant, "Dites-lui que je l'aime" n'est pas un retour sur la carrière professionnelle de l'actrice. Celle qui témoigne ici, c'est sa fille, Clémentine Autain. Elle est donc bien placée pour parler de quelqu'un qu'elle a bien connu, même si elle n'avait que 11 ans lorsqu'elle l'a vue pour la dernière fois. Pourtant, cela n'a pas été facile. Il a fallu plus de trente ans pour que ce livre puisse naître. 

Car vivre avec Dominique Laffin n'était pas une expérience positive pour une enfant de dix ans. La faute aux excès (alcoolisme) et tourments de la mère.

Même si le lecteur peut imaginer sans peine ce à quoi ressemblait cette vie, j'ai été frappé par la noirceur qui se dégage de toute la première partie du livre. Pas une noirceur calculée, mais une sombre vision des choses, que l'on sent (hélas) conforme à la réalité, qui ne cherche pas à taire des souvenirs douloureux.

Ainsi, ce court volume, composé de fragments de quelques pages maximum, est un texte dense.

Clémentine Autain y raconte qu'elle a d'abord cherché à oublier sa mère en prenant le contrepoint de celle-ci et en fuyant toute rencontre d'admirateurs/trices.

Dans la seconde partie de "Dites-lui que je l'aime", avec la distance du temps, un nouveau regard devient possible, et l'on passe du rejet à une forme d'apaisement, qui n'exclut pas la tristesse.

La qualité d'écriture de "Dites-lui que je l'aime" est démontrée par l'absence de pathos (les faits parlent d'eux-mêmes) et la précision des souvenirs décrits.

Au terme de cette lecture, j'espère que "Dites-lui que je l'aime" facilitera la réédition des films dans lesquels Dominique Laffin a joué (son premier long-métrage donne d'ailleurs son titre au livre), et dont la plupart sont aujourd'hui introuvables.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Dites-lui que je l'aime", de Clémentine Autain, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://www.grasset.fr/dites-lui-que-je-laime-9782246813958

lundi 25 février 2019

"L'ébauche", de Stéphane Branger


Édité par l'auteur, dans une collection dénommée Iskra, "L'ébauche", de Stéphane Branger regroupe plusieurs poèmes en vers libres, qui ne semblent pas consacrés à un thème en particulier.

Sauf que le recueil balaye plusieurs sujets, comme les souvenirs, l'autre (toi), les mots, une promenade en ville, à l'extérieur...

Cependant, tous ces poèmes sont traversés par un même style, un même ton, plutôt neutre, et qui fait remonter à la surface la vacance qui se glisse entre toutes les choses évoquées.

Et c'est bien le thème principal de "L'ébauche" : celui de la vacance, nouveau spleen du XXIe siècle, de ce qui n'est pas, de ce manque qui toujours nous échappe.

Ainsi, le manque est tellement marqué qu'il rend les choses, dont il est question, plus abstraites. 

Il résulte de ces assemblages de mots une impression de mystère, de monde vu à distance, comme par exemple, comme caché, atténué par la neige (comme c'est le cas de deux trois poèmes ici).

Extrait de "l'ébauche", de Stéphane Branger :

"Le vent se fait haut et court

Le vent se fait haut et court
Et l'espace qu'il nous laisse
N'est pas plus grand
Qu'une feuille d'automne

Il faudrait pouvoir comprendre
Le fait d'être vent à son tour
Insaisissable chaud ou froid

Souffle
Direction
Pression atmosphérique
Et autre langage
Qui nous échappe
Encore une fois

L'ébullition même
La vapeur
Et surtout la force
Qui parfois nous pousse
Ou nous rejette

Déchiffrer la trace
Du passage du vent
C'est comme déchiffrer
Les lignes de son propre cœur
Muscles et fissures
Dans un avis de tempête"

Les illustrations (dont celle de couverture) sont de Corinne Saint-Mieux. 

Si vous souhaitez en savoir plus sur "L'ébauche", de Stéphane Branger, qui est vendu au prix de 7 € (+ 3 € de frais d'envois), rendez-vous sur le site de l'auteur : http://www.stephanebranger.com/

mercredi 20 février 2019

"Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger


Publié par les Éditions Gros Textes et sous-titré "Poèmes cocasses", "Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger, porte bien son deuxième nom.

En effet, les poèmes qui le composent délirent pas mal. Ce sont des textes courts, écrits en vers libres, truffés de jeux de mots et souvent traversés par des listes.

D'ailleurs, on les dirait presque écrits à partir de leur titres, bourrés de fantaisie (témoin, celui qui est donné à cet ensemble), à moins que ce ne soit l'inverse. Les titres résument souvent les poèmes, comme s'ils permettaient leur inventivité.

Ainsi, j'ai trouvé "Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger, plus surréaliste que d'autres livres du  même auteur.

À noter, enfin d’opus, la saga, en plusieurs épisodes, du superpoète. Je ne rate jamais l'occasion de voir un poète chambré, et là, en voilà une belle occasion.

Extrait de "Le musée de la girouette et du ventilateur" : "Fidèle épouse" :

il passe tout son temps
dans sa tour d'ivoire
au sommet de la maison.
Il y travaille
d'arrache-pied
à son grand oeuvre.
Il refuse l'interphone
et le portable
pour communiquer
avec le bas peuple.
Comme il est dur
de la feuille blanche
son épouse
doit se taper
les quarante marches
chaque fois que la soupe
de Superpoète est servie.

Illustration de la première de couverture est de Serge Delescaille.

Si vous souhaitez en savoir plus sur "Le musée de la girouette et du ventilateur", d'Éric Dejaeger, qui est vendu au prix de 6 €, rendez-vous sur le blog des éditions Gros Textes, https://sites.google.com/site/grostextes/

lundi 4 février 2019

"Demeure", d'Hubert Le Boisselier


Publié par Z4 Editions, "Demeure" d'Hubert Le Boisselier montre une vraie démarche d'écriture.

Je veux dire le fait de partir, par l'écriture, à la rencontre de soi. Bon, je ne suis pas trop fan de l'ego, mais j'aime parfois aussi l’ordre dans la tête ! Et là, justement, ça commence par le commencement. 

Si l'on excepte le fait qu'Hubert Le Boisselier envisage sa propre mort avant d'attaquer la vie, il procède par ordre. Puis il évoque ensuite son nom. Le nom, c'est la preuve d'une existence minimale. Et c'est au tour de la maison, celle qui est la demeure, avant d'en finir par le corps et les mots. 

Bien sûr, ce sont des images qui montrent la conscience de soi.

Pour une fois, j'ai d'ailleurs aimé davantage, dans ce livre, la manière dont c'est dit (cette écriture crantée) que ce dont il est question (le soi, car il y a aussi le reste).

En effet, le lecteur sent bien cette soif de contrôle qui s'exprime dans l'écriture d'Hubert Le Boisselier. Ce refus de se laisser emporter, quand un vers est écrit, par le vers suivant. L'auteur ne brûle pas ses propres étapes.

Ainsi, ce style d'écriture est gage de clarté.

À noter également la partie de ce livre intitulée "Entrelangues", dans laquelle le français se mêle à l'anglais, y compris dans une même phrase. Ça donne au poème un petit air de chanson qui se moquerait de ses refrains.

Extrait de "Demeure", d'Hubert Le Boisselier : "Jour sans audace" :

"jour sans audace
où l'on puise des affinités
avec le vide

où l'on renoue avec des mots
patinés par l'usage

où l'on porte sur les épaules
le joug syntaxique

ou bien

marcher au bord
du précipice
un bandeau sur les yeux"

Le photographie de couverture est de l'auteur.

Pour en savoir plus sur "Demeure", d'Hubert Le Boisselier, qui est vendu au prix de 14 €, rendez-vous sur le site de son éditeur : https://z4editions.fr/

mercredi 2 janvier 2019

"Alchimiste du soleil pulvérisé", de Murielle Compère-Demarcy


Publié par les Z4 Éditions, dans sa collection "la diagonale de l'écrivain", "Alchimiste du soleil pulvérisé" de Murielle Compère-Demarcy, sous-titré "poème pour Antonin Artaud", est, comme son nom l'indique, un hommage rendu à Artaud, le poète "dont la lecture est pour [elle] sans prérequis. ni attente / tant / il [lui est ] fulgurant d'évidence dans ses soubresauts..."

Poème, mais aussi lettre, collages par fragments de textes d'Artaud mélangés au sien, ce livre échappe à l'analyse, non, parce qu'il est mal écrit, mais parce qu'il emprunte à la trace les pas des textes d'Antonin Artaud qui eux-mêmes, échappent à l'analyse.

Ainsi, j'ai été surpris par le fait que l'écriture de Murielle Compère-Demarcy était "presque" comme celle du poète à qui il est rendu hommage (au moins dans l'image de cette écriture sur la page, avec ses soubresauts). Le lecteur attentif y retrouve toutefois des tournures d'expression familières à d'autres livres de l'auteur, ici mixés.

Cet hommage est décliné en plusieurs épisodes qui regroupent les principaux thèmes de l'oeuvre : "La danse du Peyotl" au Mexique, un monde différent de la triste Europe, la "chambre ardente" de Van Gogh, le supplicié de la société, Héliogabale, l'anarchiste couronné, et ce cancer de l'être, ce soleil noir inversé...

Ce qu'il y a de bien avec Artaud, c'est que sa révolte ne se démodera jamais, car elle est essentielle : les acteurs qui occupent le devant de la scène varient, mais, à moins d'une bombe atomique efficace, l'existence demeure. La voici donc remise au goût du jour, et on ne peut pas dire que cela soit sans raisons...

En filigrane, "Alchimiste du soleil pulvérisé" est aussi l'occasion de rendre hommage à d'autres auteurs : Cendrars, Rimbaud, Joyce, Nietzsche, Gérard de Nerval.

En témoignent les illustrations (dont celle de couverture) qui essaiment ces pages et qui sont l'oeuvre de Jacques Cauda.

Extrait de "Alchimiste du soleil pulvérisé", de Murielle Compère-Demarcy :

"L'Oeuvre est ainsi faite
ecce homo
mais me mange la cervelle
l'Écriture -
lure-lyre
le cerveau-corbeautière
croassant dans son bocal
couleur de tripes
le réel
dénoue ses boyaux de l'orage sec
solaire et de sang
inapte à s'ingurgiter
se refaire
déféqué sitôt ingéré
dans cette soupe noire
de saletés intestinales
typhons de fièvre
stomacale
organique..."

La quatrième de couverture est de Philippe Thireau.

Si vous souhaitez vous procurer "Alchimiste du soleil pulvérisé", de Murielle Compère-Demarcy, qui est vendu au prix de 11,50 €, rendez-vous sur le site de l'éditeur : https://z4editions.fr/